"Levanon" le film, une déclaration de guerre

A quoi sert le cinéma ? Il fut un temps où le cinéma était considéré comme un art et où la question de son utilité n’était posée que par ceux qui y voyaient un outil de propagande, un cirque utile servant soit à endormir les masses soit à les faire se soulever.

A quoi sert le cinéma ? Il fut un temps où le cinéma était considéré comme un art et où la question de son utilité n’était posée que par ceux qui y voyaient un outil de propagande, un cirque utile servant soit à endormir les masses soit à les faire se soulever.

Le cinéma comme art se pose des questions existentielles au sens fort, et fait fi du fait que le terme est devenu grossier. La vie, la mort, l’amour, les autres, moi aussi un peu sûrement, et lui et elle et nous et le monde...

Le cinéma d’images ne pose pas de question. Il vomi des cadres figés.

Certes, certes, l’image est traître et ce depuis toujours. Il y aura toujours des arguments contre le fait même de photographier. Arguments proférés de préférence avec l’air entendu de celui qu’on ne va pas rouler dans la farine. On ne nous la fait plus. D’ailleurs, on y croit plus. On ne croit plus aux images puisque tout est mensonge et que le monde, ce monde pourri, nous ment constamment.

On ne croit qu’à une chose une seule : notre cerveau fonctionne, c’est donc qu’on est bien là. Ou plutôt : nous SENTONS et RESSENTONS… donc nous sommes.

And that’s entertainment, mesdames et messieurs, meine damen un herren !

La sensation sensationnelle a pris le pas sur le reste.

Et le cinéma peine à suivre.

 

Qu’à cela ne tienne. Une nouvelle génération de films est en marche, tout à fait déterminée à bouter le jeu vidéo en touche. Avatar? Foutaises ! Personne n’y croit aux bonshommes bleus et à leur forêt fluo.

Il y a mieux, bien mieux. La guerre comme si vous y étiez, les pieds dans la pisse et l’huile de vidange, les mains dans le cambouis et le sang (c’est sale, la guerre, au cas où vous n’auriez pas suivi) et les yeux rivés à l’horreur-avec-un-grand-H.

Approchez, approchez ! Venez donc voir l’invisible ! Pas de mensonge ici, non madame ! On va vous faire VIVRE la chose !

Mais quoi ?

Ni plus ni moins que la MORT.

Pas rien, hein…

 

Je sors de « Levanon » et je suis prête à signer la première pétition contre la guerre qu’on me tend. Enfin, pas tout de suite. Là, j’ai la nausée.

 

On va vous dire que c’est un film important… essentiel… indispensable… les troispetitspoints c’est pour la diction, on vous le dira comme ça, en hochant la tête avec un air grave de quelqu’un(e) qui a VU et VECU et SENTI.

J’y étais, moi, et je peux te dire que la guerre du Liban c’était pas de la rigolade. Enfin, si…y’a un moment où l’un des quatre beaux gosses enfermé dans le tank raconte un truc drôle, mais c’est pour le comic relief, pour le entertainement, pour le fun à la soixantième minute. Un peu comme la pub entre deux mi-temps d’un match de foot.

Parce que sinon, c’est la merde, hein, la guerre.

Et la pisse. Et l’huile de vidange.

Et puis, y’a pas de héros. Y’a que des paumés qui ont peur. Parce que (tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais) la guerre c’est HORRIBLE.

 

Ma nausée ne me quitte pas.

Et je m’en veux parce que je comprends à quel point cette nausée est téléguidée par ce type rempli de bons sentiments qui a voulu, je cite : « exorciser » ses crimes de guerres en en faisant un film. Ô Freud, que de navets cinématographiques ont été commis en ton nom !

Qu'est ce que c'est, dégueulasse ?

Dans un film formidable, la question nous est posée. La trahison, c’est dégueulasse. Ce film est une trahison. D’abord et avant tout du cinéma. Parce qu’il le rabaisse, il le rabougri au rang d’outil de propagande.Qu’importe si cette propagande porte le message du monde le mieux partagé. Ou plutôt, si. La trahison est d’autant plus amère qu’elle ne sert qu’une ode à la paix d’une banalité digne d’un discours de la troisième dauphine au concours de miss Monde.

 

Rappel : Israël se servira de ce film pour clamer partout que son gouvernement défend la libre pensée. Un film contre Israël est le meilleur représentant de « la seule démocratie auProche-Orient » dans sa grande propagande de diversion.

En plus, c’est vachement bien filmé ! Ils sont de grande qualité, les films israéliens !

That’s entertainment !

Parlez donc de la guerre et de ses horreurs, sans oublier de souligner le travail réflexif entrepris par quelques individus prêts à confronter leur passé macabre…

Pendant ce temps, nous occupons.

Est-ce à dire qu'il ne faut pas faire de films contre Israël? Ou des films bien filmés contre Israël? Bien sûr que non. Seulement, certains servent le Pouvoir mieux que d'autres puisqu'ils se livrent clefs en main, comme un petit tank utilitaire et compact.

Je ne crois pas que le cinéaste de la bouse « Levanon » soit un suppôt de la machine impérialiste israélienne. Je ne crois pas qu’il soit un suppôt de quoi que ce soit. Je crois qu’il n’est rien d’autre qu’un soldat assassin qui a dû sérieusement souffrir pendant son service militaire. Un soldat à qui l’on explique depuis des années qu’il faut parler parler parler, que ça aide à oublier, à passer à autre chose.

 

Passons donc à autre chose, voulez-vous?

Parce que sinon, on fait quoi ?

 

La démarche logique (et je ne fais là que suivre jusqu’au bout les « sensations » qui m’ont étées procurées par le visionnage) c’est d’aller trouver l'un après l'autre chacun des responsables du carnage auquel j’ai assisté, le vrai carnage, s’entend, pas le film. Et de me venger.

Ah ben… si. C’est comme ça. A la guerre comme à la guerre. La guerre, c’est sale, j’ai compris ça aujourd’hui moi, madame. Je l’ai vue, je l’ai vécue, je l’ai sentie.

Se venger, donc. Faire subir l’Horreur aux responsables de l’Horreur.

Mais...

Mais ça ne serait pas très pacifiste, ça. Et à l’Horreur, il faut bien répondre par l’Humanisme, autre H majuscule bien de notre temps. Non?

Parce qu’au fond, sinon, quoi ? Sinon, on n’en sort pas.

Eh bien, non. On n’en sort pas.

La guerre, on est en plein dedans.

Les deux pieds dans la pisse et la crasse, englués dans cette foutue huile de vidange qui colle à tout.

 

N’allez pas voir « Levanon », votre esprit guerrier risquerait de s’en trouver émoussé. Et le temps presse, c’est rien de le dire. Et nous avons besoin non pas de chair à tank ni de masses entertainées mais de forces vives et alertes qui n’ont pas peur du temps, de ce temps qu’il nous faudra prendre pour vaincre.

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