A Hébron, un quotidien en forme de chaos

Mon ami Guy est de passage en Israël en repérage pour son prochain film. Nous allons avec lui et sa productrice dans la ville d’Hébron.
Documentary: The Actions of Settlers in Hebron (Tel Rumeida) © btselem

Mon ami Guy est de passage en Israël en repérage pour son prochain film. Nous allons avec lui et sa productrice dans la ville d’Hébron. C’est Issa, un des Palestinien qui travaille sur place pour Btselem, qui nous guide dans la ville. On le rencontre à côté du tombeau des patriarches qui a donné son nom à l’une des organisations pour la paix les plus actives dans la ville : les fils d’Abraham, des religieux juifs qui souhaitent voir la ville des patriarches devenir une ville commune à l’Islam et au Judaïsme.

 

Pour l’instant, c’est au-delà du difficile. Hébron est la ville de toutes les tensions, de tous les désaccords. Et l’endroit où la question coloniale prend tout son sens. C’est simple comme l’occupation : un colon pose ses valises dans une maison proche du quartier arabe. Une pierre vole. Le quartier est bloqué, la rue du colon devient « stérile » (le terme employé par l’armée pour désigner un lieu militairement scellé) un autre colon vient, s’installe à la frontière entre les deux mondes, le juif et l’arabe. Le jour où il y a une friction, c’est un plus grand périmètre qui est stérilisé, mis à l’écart.

 

La ville de Hébron telle qu’elle existait est morte, finie. Une ville fantôme où sur les boutiques arabes s’étalent des slogans à la gloire du peuple des Juifs. Ce même peuple qui a réussi à chasser les Arabes, à les confiner entre des maisons juives peuplées de colons extrémistes qui leur rendent la vie infernale.

 

La dernière fois que j’y étais, une pierre qui ne m’était peut-être pas destinée m'a frolé le visage. Je dis peut-être pas, parce que récemment les agresseurs que sont ces colons fous ne s’attaquent plus seulement aux Arabes. Ils s’en prennent aussi aux « internationaux » qui viennent surveiller l’endroit.

 

Il y a trois semaines, c’est une délégation allemande de passage qui s’est fait insulter. Nazis ! Assassins ! La délégation est repartie, il y a eu un incident diplomatique. La semaine dernière, il y avait une importante manifestation pour protester contre l’occupation et la progression de l’occupation à Hébron. Les colons ont attaqué les manifestants (Israéliens et internationaux), et la police les a emprisonnés.

 

Ce qui est peut-être le plus fou, c’est qu’étant donné la taille de l’endroit, les maisons se touchent presque. Tout le monde se connaît. Tandis que nous marchons le long de la route, Issa énumère les noms des propriétaires des voitures qui passent sur la route principale (interdite aux véhicules non-juifs). Lui, c’est Eytan Untel… Il m’a menacé de mort trois fois, j’ai fini par porter plainte. Lui, là, il faut s’en méfier… s’il vous attrape avec moi, c’est pas bon pour vous…

 

Issa et sa caméra sont connus comme le loup blanc dans les rues. Les habitants Arabes ont son numéro pour lui téléphoner s’il leur arrivait quelque chose, une altercation avec des colons, par exemple. C’est monnaie courante. Et personne ne fait rien. Quand j’ai failli être touchée par cette pierre, cela faisait plus d’une heure que les colons caillassaient les maisons de la famille où nous étions. Ils envoyaient aussi des bouteilles de verre vides. On avait tout filmé, on avait presque un gros plan de ces malades qui, a priori, ne me visaient pas moi mais plutôt les enfants de la maison.

 

Porter plainte ? La police avait mis plusieurs heures à arriver. Et Issa sait pertinemment que pour lui, aller au commissariat, c’est cinq heures d’attente pour aucun résultat. Les pierres, c’est le quotidien.

Aujourd’hui il y a tension dans la ville. Un peu plus que d’habitude parce que l’armée s’est décidée hier à démanteler une tente de prière que les colons avaient érigée sur les terre de la famille Abu Ayesha. Les habitants Arabes craignent la vengeance et se préparent pour une longue nuit.

 

Au-delà des pierres lancées sur la population, des insultes qui pleuvent au quotidien comme les couches sales et des ordures jetées dans les jardins, il y a les violences en groupe, où des dizaines de colons fondent sur une maison ou deux, tentent d’entrer et quand ils peuvent, saccagent. Le peuple d’Israël est vivant. C’est écrit sur les murs des magasins qui ne vendent plus aux Arabes qui habitent dans leur rue. Pour les courses, il faut marcher (pas le droit de circuler dans des voitures non-juives) et marcher loin sous un soleil de plomb.

 

Je constate, désolée, à Issa : c’est des dingues, ces gens. Non, non, répond Issa: des gens comme ça, il y en a partout… dans tous les pays il y a des gens dangereux qui veulent faire du mal à d’autres… ce qui est fou ici, c’est que le gouvernement les protège, les aide, et même souvent.

Il a raison, Issa.

Ci-joint une vidéo de Btselem qui donne une idée de ce qu'est le quotidien pour les habitants Arabes de Hébron.

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