Israël: drôle de festival à Sdérot

Nous sommes descendus de Tel-Aviv pour aller au festival de cinéma au Sud d’Israël. Le festival se tient dans la ville de Sdérot, tristement célèbre parce que des roquettes quassams en provenance de Gaza y tombent tous les jours. Sdérot est à 74 kilomètres de Tel-Aviv.

Nous sommes descendus de Tel-Aviv pour aller au festival de cinéma au Sud d’Israël. Le festival se tient dans la ville de Sdérot, tristement célèbre parce que des roquettes quassams en provenance de Gaza y tombent tous les jours. Sdérot est à 74 kilomètres de Tel-Aviv. Sortie de la ville blanche, entrée dans le quart-monde local.

Le festival est au milieu de la ville, pas loin de la route, à la cinémathèque. Il y a deux salles de cinéma, grandes et spacieuses avec des beaux écrans, un café avec accès internet, des photos aux murs. Dehors, pour le festival, ils ont mis une grande estrade, des spots de lumières, des gros poufs confortables, de la musique, une buvette. Le festival montre surtout des films des pays du Sud, il y a une programmation de films socialement engagé, des films indiens et une sélection de films israéliens.

 

On est venu voir le très beau film de Nurith Aviv, Langue Sacrée Langue Parlée, qui vient en quelque sorte compléter son dernier film D’une Langue à l’Autre. Interrogations sur les mots, la façon de dire les choses, comment on parle, dans quelle langue on pense, avec quels mots… quels sont nos droits sur les mots de la Bible, si droits il y a ? comment écrire la langue éternelle ? qu’est-elle devenue ?

 

Pendant le film, il y a une alerte « code rouge, code rouge »… on entend la voix préenregistrée qui nous presse aux abris. Une voix s’élève au fond de la salle : restez à vos places, la salle est sécurisée. Mon voisin plonge quand même sous son siège, sa copine lui dit que ça va, il se rassied, un peu gêné.

 

Le quassam est tombé dans un kibboutz pas loin. Mais les détecteurs radars ne sont pas précis, quand il y a une alerte, la voix métallique prévient un large périmètre : code rouge, code rouge.

 

J’ai eu très très peur. Là oui, j’ai eu très peur. En sortant, je constate : les portes de la salle de cinéma sont blindées.

 

La ville est une ville fantôme, ou presque. Les rues sont sales, la chaussée cabossée par endroit. On y fait un petit tour rapide, on passe acheter des cerises au marché. Les gens sont très pauvres, tous religieux ou presque. Je pense à ce que m’avait dit une amie iranienne : vous les Français, vous n’avez pas besoin de la religion, ici aussi je crois pas en dieu… mais il y a des endroits où ce qui prime c’est le hasard… dans ces endroits il faut croire à quelque chose pour ne pas devenir fou.

 

Je ne sais pas si c’est la peur, mais les gens que je croise me font l’effet d’être tous plus ou moins dingues. Dingues calmes ou dingues hirsutes. Mais tous un peu fous. Sept ans que ça dure, que les roquettes tombent. Elles font peu de morts, il y a beaucoup d’abris et tout le monde est bien rôdé à ce qu’il faut faire pendant les attaques. Mais c’est une horreur permanente.

 

Les enfants grandissent avec des codes de survie bien réglés. Comme ce garçon qui s’est instinctivement précipité sous son siège quand il a entendu l’alarme. Les enfants que je vois ont tous de grands yeux absents. Comme dans les photos d’Annette Messagers, Les enfants aux yeux rayés.

 

Ils ressemblent aux gamins croisés aux check-points, côté arabe. Une génération foutue, deux générations foutues. Il y a une chanson pop comme ça.

 

Les seuls qui restent dans la ville sont ceux qui n’ont pas pu la quitter, faute de moyens. Donc ceux qui intéressent le moins le gouvernement israélien. D’un côté comme de l’autres, les extrémistes gagnent : ce sont les seuls qui restent quand tout le monde est parti, par foi ou par opportunisme. A Sdérot, la droite religieuse mène la danse, sauf dans quelques cas isolés comme ce festival de cinéma.

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