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Billet de blog 5 oct. 2008

L'histoire de Hani, entre Amsterdam et les colonies

Je reviens à l’ulpan (cours d’Hébreu) après quelques jours d’absence pour cause de voyage à l’étranger… Il y a comme une certaine impression de désertion : là où il y avait trente élèves attentifs qui se pressaient sur les bancs, il n’y a guère plus qu’une petite douzaine d’irréductibles. Qui me font pas mal culpabiliser de mes absences…

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Je reviens à l’ulpan (cours d’Hébreu) après quelques jours d’absence pour cause de voyage à l’étranger… Il y a comme une certaine impression de désertion : là où il y avait trente élèves attentifs qui se pressaient sur les bancs, il n’y a guère plus qu’une petite douzaine d’irréductibles. Qui me font pas mal culpabiliser de mes absences…

Mais bon : notre professeur a elle aussi manqué quelques cours- son fils avait la grippe. Il faut donc fêter la nouvelle année, puisqu’on a pas encore eu l’occasion de le faire ensemble. Les traditions c’est sacré : on va chercher du miel et des pommes pour s’improviser un petit rituel de bonne année juive en trempant l’un dans l’autre pour que les douze mois à venir soient doux et sucrés.

Tout en s’en mettant un peu partout, on discute de la semaine passé, chacun raconte comment il ou elle à passé les fêtes.

L’une de mes camarades de classe, la très jolie Hani originaire d’Amsterdam dit dans sa petite voix fluette qui fait siffler les « ch » et me fait penser à Anna Karina, qu’elle est allée faire le repas de fête chez sa tante qui habite AlonMore. Quelqu’un demande où c’est, elle dit que c’est dans les territoires, pas loin de Naplouse.

Pendant que la prof essaie de trouver la colonie en question sur la carte d’Israël, je me souviens : la toute toute première fois que j’étais allée dans les territoires avec Btselem, on était allé surveiller un checkpoint à côté de la ville de Hawara avec Diala et Oren. On devait déjà être là bas depuis deux heures à regarder des hommes et des femmes se faire fouiller par des militaires. quand Nadav a téléphoné du fond du lit, pour savoir comment allait ma première journée en tant que volontaire contre l'occupation... T'es où? Je demande à Oren où on est et je répète à Nadav: au checkpoint de Tapouah... Nadav a hurlé, exigé que je rentre tout de suite, que je reste dans la voiture, m'a soutenu (il n'avait pas tout à fait tort) que je ne savais pas où j'étais... Il se trouve que les colonies aux environs de Naplouse sont particulièrement extrêmes. D'ailleurs cela n'a pas râté, dans la demie heure qui a suivi, trois Palestiniens sont sortis blessés d'une camionnette qui venait d'être caillassée par des colons.

Bref, tandis que la prof cherchait où était le lieu où Hani avait passé sa chouette soirée, je me remémorait ma première rencontre avec les colons. Et quand Hani nous décrivait le repas végétarien et les rituels à la synagogue je me demandais si elle comprenait tout ce qui entourait les heures passées avec son oncle sa tante et ses neveux.

On a continué le tour de la classe, Shimon a mangé du saumon avec ses parents venus d'Ecosse pour l'occasion. Olga a dîné avec son fils et sa nouvelle fiancée, elle ne sait pas pourquoi mais elle ne l'aime pas beaucoup. Nathalia nous donne sa recette pour le gefilte-fish, entre en compétition amicale avec Dalia, qui elle a une recette iranienne pour préparer la carpe...

Moi, je raconte mon voyage en Allemagne et notre dîner de nouvelle année placé sous la consternation de l’attentat contre le professeur Sternhell. Des extrémistes de droite ont posé une bombe chez un homme qui, après avoir survécu la Shoah, a passé le reste de sa vie a étudier les extrêmes en politique, se spécialisant dans le fascisme français. Ironie de l’histoire.

Je me souviens encore d’un entretien qu’il a donné à Haaretz il y a environ un an, à la suite duquel Nadav et sa mère s’étaient disputés : Nadav trouvait que Sternhell revendiquait trop son sionisme, sa mère le trouvait brillant et juste. Bref. Cette tentative d’assassinat (appelons un chat un chat et un crime un crime) a été un énorme choc. Dont d’ailleurs nous ne nous sommes pas encore tout à fait remis. En passant sur la place Ytzhak Rabbin avant hier, Nadav a supputé que seul un tiers des gens présents sur la place réagiraient si on leur disait le nom de Sternhell…

Je dis donc à la classe qu’on a passé le plus clair de notre dîner de Rosh Hashana à converser sur le futur politique de mon nouveau pays avec ma belle famille.

Et là, la douce Hani lâche qu'elle a entendu que le professeur n'a pas été attaqué, qu'il était en train de faire une expérience chimique et que quelque chose lui a explosé au visage. Je me marre ouvertement, pensant que ce genre de choses doivent être désamorcées dans l'humour. Dr Sternhell a soixante dix ans passé, et il est docteur en science humaines... Et alors? me toise Hani. Je me force à rire, mais cela passe un peu moins: mais enfin, Hani... tous les journaux l'ont dit. Et alors? tu crois tout ce que tu lis dans les journaux, toi?

J'ai été nulle: j'ai parlé de manière stridente et brutale et j'ai dis quelque chose comme: si tu choisis de croire des assassins qui se baladent pieds nus dans leurs cultures organiques en chantant peace and love pendant que trois cents soldats armés jusqu'aux dents font des rondes autours de leurs collines alors tu es du côté des assassins.

J'étais vraiment nulle.

Hani a juste haussé les épaules.

La prof sort des fiches de chansons de nouvelle année de son chapeau.

On passe l'heure suivante à se chanter bonne année.

A la fin du cours, Hani et moi on s'est rapproché à petits pas. Elle m'a dit qu'elle veut s'excuser, c'est une période un peu compliquée.

Elle a essayé de m'expliquer: ses parents se sont rencontrés en Israël dans les années soixante. Sa mère s'est convertie pour son père, qui a ensuite déménagé à Amsterdam pour elle. Ils ont eu trois enfants avant de se séparer pour de bon. La mère de Hani est restée à Amsterdam, son père est revenu en Israël et à la religion extrême.

Hani, elle, se dit plutôt à gauche. Mais dit s'efforcer de voir les deux côtés de l'affaire.

Et sa famille n'est pas une famille d'assassins. Elle insiste. Il sont pas tous pareils. Elle insiste.

Je lui raconte Hawara, le checkpoint de Tapouah.

Je lui raconte Hébron. Elle me dit qu'elle a de la famille à Hébron.

Ok: on met la famille de côté, je lui dis. Elle dit qu'elle peut pas. Elle dit: ce serait ignorer mes contradictions, je peux pas.

Bon.

Elle me pose des questions sur ce que je fais à Btselem.

Je lui pose des questions sur la vue de chez ses oncles, de chez son père. Est-ce qu'on voit des villages arabes?

On fait un accord, que je vais m'efforcer de tenir: elle va me faire inviter chez sa tante... pour faire shabbat là-bas. De mon côté, je me charge de lui faire faire un tour spécial de Hébron, sans qu'on passe devant la maison de sa famille.

Tope là.

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