En Israël: spiritualité polymorphe

FLIPPING OUT - TRAILER © NFB

Au secours...! Je commence à prendre des "plis" locaux.

A trois reprises dans les dernières semaines, j'ai demandé de but en blanc à des personnes que je ne connaissais absolument pas, ou du moins absolument pas assez pour me permettre une question pareille: toi, t'es Juif?

Quelle honte.

Quelle honte j'aurais dû avoir.

Mais le fait est que puisque chacune de ces trois personnes à lancé un "ben oui..." nonchalant, il n'y avait aucune raison pour que le rouge me monte aux joues... et donc aucune raison pour que je ne m'arrête.

Tout de même. C'est pas des questions qu'on pose.

A chaque fois le contexte était similaire: un nouvel arrivant, une conversation sur le quotidien en Israël... et pouf, la question qui tue, ou plutôt qui devrait m'anéantir sur place. La même question qu'il y a quelques mois de cela m'enrageait d'une manière impossible... La même, posée avec la même assurance.

toi, t'es Juif?

Il faut que je me surveille, cet endroit déteint c'est terrible.

L'autre question que je ne poserais jamais en France et qui ici sors de ma bouche sans aucune vergogne c'est: tu es pratiquant/ pratiquante?

Pour ça les réponses sont beaucoup plus variées...

Oui, il y a ceux qui se déclarent religieux. Ceux-là observent les rites et les rituels Juifs, "gardent" le shabbat, jeûnent quand il faut et sont en général rattachés à l'un des multiples courants du Judaïsme.

Mais ensuite, il a tous les autres... Et une chose que j'ai remarqué en Israël c'est qu'il y a autant de manières d'observer la religion juive qu'il y a de Juifs. Ici, chacun fait un mélange unique entre ses envies, ses modes de vies et ses croyances. C'est très particulier à ce pays... Peut-être parce qu'il suffit d'un appel local pour joindre le Très-Haut...? Peut-être parce que vivre ici est une religion en soi...

Toujours est-il que les Israéliens sont très souvent désireux de spiritualité quelle qu'elle soit. Et les "sciences" New Age ont un énorme succès ici.

Au sortir de l'armée, des "vagues" (on appelle ainsi les groupes d'Israéliens qui voyagent ensemble de par le monde, allant toujours dans les même lieux, suivant la vague...) d'Israéliens partent un peu en Amérique du Sud et beaucoup en Inde pour oublier leur service militaire et pour se ressourcer.

Pour oublier? Facile: prendre un maximum de drogues en un minimum de temps. Quand à l'idée de se ressourcer, c'est une alternance entre défonce et yoga. Pour les plus enthousiastes d'entre eux, des sessions de vipassana (un concept yogi dont j'ai entendu parler pour la première fois ici: l'observation d'un silence total pour une durée plus ou moins longue, en général dans un monastère).

Après un séjour en Inde, ces quelques notions "indo-buddisto-new-age" sont en général ramenées en Israël. Et la vie des jeunes adultes reprend son cours, souvent soutenue par de nouveau concepts spirituels qui parfois se mêlent à des restes de judaïsme, parfois permettent de retrouver un judaïsme délaissé. Et des groupes se forment autours d'expériences communes, autours de croyances partagées.

Ainsi, sur un plateau de télévision sur lequel je travaillais, trois filles sont sorties sur le balcon à l'heure du coucher du soleil et se sont tenues par la main en regardant l'astre disparaître à l'horizon. Il paraît que c'est important pour les chakras.

A ma question: es-tu pratiquante? les trois ont dit ni oui ni non... un peu... à ma façon... je fais des dîners de shabbat avec mes amis... les jours de jeûne j'en profite pour me détoxifier et je ne bois que de l'eau au citron... un truc que j'ai appris en Inde.

Il y a un phénomène que Yoav Shamir a magnifiquement décrit dans son film FLIP: les jeunes israéliens fragilisés par trois ans d'armée vont se droguer en Inde... Là bas, tout ressort, la drogue aidant et ils ont un "flip", un moment de folie. Et, sur place, il y a des infrastructures mises en place pour les aider à s'en sortir. Des infrastructures religieuses, les Chabads, les Juifs prosélytes qui ramènent les brebis juives égarées dans le droit chemin.

Ces brebis revenues en Israël vont souvent grossir les rangs des colons dans les colonies dures: ils ont trouvé un sens à leur vie, ils sont devenus religieux et mystiques, il vont défendre la patrie.

J'en avais rencontré un comme ça à côté du marché, Yaniv. Il avait été emprisonné pour possession de drogue en Inde et avait découvert Dieu dans une cellule indienne. Depuis il prie sur le coin de la rue Shenkin (une des rues branchées de la ville du pêché) et prêche la bonne parole à qui veut l'entendre. Enfin, aux Juifs qui veulent l'entendre. Il ne faut pas lui parler d'Arabes, Yaniv est un raciste éhonté, de ceux qui donnent envie de mordre. La première question qu'il m'avait posé avait été: et toi, t'es Juive? avec un regard méfiant...

Quand je lui demande s'il prend encore de la drogue, il secoue ses papillotes avec énergie: non, non... et puis, tout sourire: enfin, la ganja oui, mais ça c'est pour être plus près de lui (un doigt vers le ciel)...

La vidéo est la bande annonce du film FLIP, que je recommande vivement...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.