Visite à Hébron

Mes parents sont venus me rendre visite. Ce n'est pas la première fois: depuis un an que je suis ici, mon père et ma mère s'efforcent de prendre leurs habitudes dans ma nouvelle ville.
YouTube
YouTube

Mes parents sont venus me rendre visite. Ce n'est pas la première fois: depuis un an que je suis ici, mon père et ma mère s'efforcent de prendre leurs habitudes dans ma nouvelle ville. Au début à petits pas hésitants, maintenant avec de plus en plus d'assurance, ils trouvent leur marques. Signe que les choses progressent, ils ont "leur" café où ils ont sympathisé avec la serveuse, ont compris où acheter du pain, savent commander un jus d'ananas frais et disent bonjour-merci-au-revoir en Hébreu...

Je suis une guide touristique médiocre, j'avoue. A part une journée à la mer morte et une virée à Jérusalem, nous avons assez peu vu du pays.

Mais jeudi, nous avons fait un tour de la ville de Hébron organisé par les militants de "Breaking the Silence" (Briser le silence) et des "Bnei Avraham" (Fils d'Avraham).

Deux associations de militants pour le respect des droits des Palestiniens. L'une part de l'idée que Juifs et Musulmans sont "fils d'Avraham" et que le tombeau des Patriarches situé dans la ville de Hébron devrait être un lieu de recueillement commun. L'autre est un regroupement de (jeunes) vétérans de Tsahal ayant servis dans les territoires occupés qui ont décider de briser le silence qui entoure l'occupation: l'un après l'autre ils ont commencé à témoigner de leur propre service militaire, ont ensuite lancé des appels pour que d'autres viennent témoigner sous couvert de l'anonymat, de ce qui se passe, de ce que signifie vraiment l'occupation.

Les tours de Hébron ont été mis en place depuis trois ans... Cela ressemble à un tour guidé classique: départ de Jérusalem en car. Notre guide, un membre de l'association Breaking the Silence, insiste: ce que nous allons voir à Hébron est un exemple de l'occupation, pas un cas particulier. Mais Hébron est unique, en ce que la ville est ouverte aux Israéliens, contrairement à d'autres villes Palestiniennes en zone occupée. Hébron est divisée en deux: l'un des côtés de la ville est restée totalement sous contrôle Palestinien, l'autre est partagé entre une poignées de colons extrémistes sur-protégés par l'armée et les familles palestiniennes qui n'ont voulu quitter les lieux ou pour la plupart qui n'ont pas pu, faute de moyens.

Quelques rappels historiques sur la ville:

Hébron était la première ville Juive en Palestine... A cause du tombeau des Patriarche, c'était un centre religieux important et une communauté juive y vivait en relative harmonie avec la communauté musulmane. Harmonie relative car il y avait des restrictions de mouvement. Par exemple, pendant longtemps les Juifs n'ont pas eu le droit de prier à l'intérieur même du tombeau. En 1929, par nationalisme ou par antisémitisme, les Arabes de Hébron se révoltent contre la présence juive... plusieurs Juifs sont tués et c'est la fin de la communauté Juive de Hébron. Après la guerre de 67, le tombeau était à nouveau accessible, mais personne ne disait encore officiellement que les territoires conquis lors de la guerre n'allaient pas être rendus. Lentement, doucement, les colons Juifs sont entrés à nouveau dans la ville. Pour un historique rapide et en image cliquez ici:

http://www.btselem.org/English/Hebron/

Aujourd'hui, Hébron abrite les colons les plus extrémistes et les plus fanatiques. Des hommes, des femmes et des enfants qui font tout ce qu'ils peuvent pour rendre la vie des habitants Palestiniens un terrible enfer. Ces mêmes colons, après avoir fait ce qu'ils pouvaient pour repousser les Palestiniens le plus loin possible hors des murs de la ville, ont décidé qu'il fallait faire de même avec les militants de gauche qui viennent dénoncer leurs violence verbale et physique et défendre les Palestiniens contre leur folie. Ainsi, les tours ont subi de plus en plus d'attaques et, par "mesure de sécurité" (je mets des guillemets pour souligner que, encore ici encore une fois: la sécurité à bon dos...), la police en a annulé de plus en plus.

Après qu'une requête a été déposée au tribunal, le tour peut se faire, mais sous protection policière.

Nous sommes escortés dans la ville par cinq jeeps à gyrophare bleu (le dernier tour avant la décision du tribunal s'était soldé par une attaque, les pierres jetés par les colons sur le car et les militants avaient faits quelques blessés).

A l'intérieur de la ville, nous sommes entourés d'un cordon de cent policiers pour vingt-cinq visiteurs. Des policiers en uniforme gris, les Magavs, qui s'occupent du bon déroulement des manifestations, sortes de Robocops en costume sombre aux visages impassibles et opaques, et des policiers "classiques", dont beaucoup de policières très maquillées.

C'est ainsi escorté que nous allons rendre visite à Hani, un Palestinien qui habite encerclé de maison de colons. Ces derniers nous suivent en hurlant des obscénités racistes sur leur mégaphone. J'ai peur pour mes parents. Ces hommes et ces femmes sont remplis d'une haine limpide, sûre de son bon droit. Des fanatiques.

Le chef de police nous donne douze minutes pour la visite chez Hani, qui semble très ému. Les colons continuent leurs insultes. La police nous signale qu'il faut partir. Hani était professeur d'Anglais avant de perdre son emploi parce qu'il ne pouvait pas aller au travail. Maintenant, il est serveur dans un café quand il peut.

On continue le tour. J'attrape ma mère et mon père par le bras en me disant que ce n'était pas une bonne idée.

Nadav téléphone pour savoir si tout va bien.

Tout va bien.

Le colon empêche Michael de parler, couvrant ses paroles par ses insultes. Des femmes de colons, des enfants accrochés à leur jupes, passent le cordon policier et nous frôlent, distribuent des regards mauvais et des insultes. Je crains un dérapage.

Michael continue ses explications: les grillages sur les fenêtres des maisons arabes sont pour se protéger des pierres des colons. Ils n'ont que ce qu'ils méritent, hurle le colon... qu'ils restent dans des cages, c'est là où ils sont le mieux.

Il fait très chaud, à cause du volume de notre groupe, on ne peut pas se mettre à l'ombre. Michael est incroyable de finesse dans ses explications. Il déconstruit les événements au fur et à mesure qu'il nous les donne, nous offre à chaque fois la possibilité de se placer d'un autre angle, d'une autre perspective, s'assure qu'on comprend bien tous les enjeux.

Il y a deux courants de gauche qui travaillent ensemble dans la ville de Hébron. L'un prône un pacifisme actif et une entente parfaite avec les forces de l'ordre, l'autre estime qu'il faut faire un maximum de bruit autour de ce qui s'y passe, et provoque bagarres et échauffourées pour que la ville soit en une des journaux un maximum. Il y a débat sur quelle méthode est la meilleure... Mais Michael souligne que le nouveau chef de police a déclaré la guerre aux gauchistes et que c'est depuis qu'il est en place que ces associations sont diabolisées dans les médias israéliens.

Moi, j'aimerais qu'on s'en tienne à une action pacifiste tant que mes parents sont là. Après je ne dis pas...

Parce que notre visite mobilise plus ou l'intégralité des forces policières de la région, il est écourté. Le tour que j'avais fait il y a un an avait duré quatre heure, celui-ci est de deux heures.

Mais on comprend bien l'essentiel: si le gouvernement israélien voulait, évacuer la poignée de colons ne devrait pas être impossible. Mais, comme dit Michaël, un ancien officier: à partir du moment où il y a des colons présents, la seule manière de les protéger est de "stériliser" la ville, de l'interdire aux "Autres"... Encore faudrait-il vouloir en finir avec la colonisation.

Mes parents ne parlent plus. D'ailleurs, quand on remonte dans le car pour rentrer à Jérusalem, tout le monde est en silence.

Michaël nous pointe du doigts d'autres colonies plus ou moins avancées, toutes sur des territoires au-delà de la ligne verte. On voir des petites maison, des grands immeubles, des caravanes précaires qui seront bientôt remplacées par du béton.

On rentre, en longeant le mur de séparation. Le car se fait arrêter, le chauffeur arabe se fait contrôler.

On rentre à Jérusalem.

On prend le premier bus qu'on trouve.

Ma mère me dit qu'elle est contente de rentrer à la maison. Mon père souligne: à Tel-Aviv.

 

La vidéo est une vidéo amateur d'une militante

La voix d'homme qu'on entend derrière est probablement celle d'un soldat à qui elle demande de l'aide. Les soldats n'ont pas le droit d'arrêter des enfants de moins de douze ans.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.