Une guerre particulière

Je suis donc à Rio. Je prépare un film avec un comédien avec lequel j’ai travaillé il y a six ans de cela : Marcelo Melo.

Je suis donc à Rio. Je prépare un film avec un comédien avec lequel j’ai travaillé il y a six ans de cela : Marcelo Melo.

 

Marcelo est « carioca » (habitant de Rio) d’adoption. A vingt-cinq ans, il est venu s’installer au Vidigal après s’être séparé de sa femme qui est partie en lui laissant leurs deux fils, Junior et Marvin, neuf et huit ans à l’époque du déménagement.

Marcelo le répète souvent : lui, c’est les mots. Desfois il dit « les mots », des fois il dit « la poésie ». Mais quoi qu’il en soit, c’est l’écrit et la parole qui l’ont sauvé. Sauvé de quoi, il dit jamais, mais il compose régulièrement des poèmes célébrant les poèmes : vive le langage vivant ! (en portugais ça rhyme).

Je l'adore, Marcelo. C'est un être merveilleux, à part. Père au foyer, comédien, poète, musicien. Travaillant toujours et jamais. Jongleur.

 

Marcelo fait partie du groupe de comédien Nos do Morro/ Nous de la Butte.

C’est comme ça qu’on s’est rencontrés : je préparais un film et je voulais travailler avec des comédiens du groupe, après avoir appris que la plupart des comédiens de La Cité de Dieu venaient de cette troupe de théâtre, inventée et tenue par Guti Fraga. Une grande maison en pierre dans la favela, qui propose des cours « professionalisants » de théâtre/ danse/ musique aux habitants…

Je cherchais un homme très beau et très noir pour un premier rôle. Marcelo est apparu. Il était parfait. Mais, je lui ai demandé : tu es sûr que tu es assez noir pour le rôle ? Ingénue. Et un peu bête. Marcelo avait beaucoup, beaucoup, beaucoup ri. Oui, t’inquiète va… je suis assez noir.

On a travaillé ensemble. Et on est devenu amis.

 

C’est lui qui m’a fait « monter » dans une favela pour la première fois. La favela, grand lieu d’interdit… ! J’avais plein de fantasmes sur les communautés (mot politiquement correct pour dire favela) avant même d’y avoir mis les pieds… Le racisme au Brésil est peut-être plus encore un racisme de classe qu’un racisme de couleur. Les obsessions angoissées des bourgeois tournent autour des favelados et des faveladas... des pauvres en somme, avec des clichés qui n'ont rien à envier au racisme colonial : les hommes des favelas/ les pauvres (entendez les Noirs) sont dangereux, ils veulent tous coucher avec les riches (entendez : les Blanches), les filles des favelas sont plus chaudes qu’ailleurs, elles veulent toutes voler les riches (entendez :les Blancs) et leur faire des enfants dans le dos. Et puis, forcément, les habituelles absurdités : ils sont pauvres mais sympas, dansent très bien,etc.

Je ne peux pas dire que je me suis tout de suite sentie à l’aise au Vidigal. D’abord, j’ai l’air déplacée là-bas. Trop blanche,justement, et puis oui : trop riche. Marcelo, lui, il s’en fichait, au mieux ça le faisait rigoler. Mais moi j’avais souvent du mal à suivre, littéralement. Il se passe toujours quelque chose là-bas, ébullition frénétique permanente, pas une seconde de calme. C’est pas pour rien que la coutume est de filmer les communautés avec ce montage frénétique où tout ressemble à un clip MTV, c’est comme ça qu’on y vit : à toute allure.

 

Un soir de samba, il est tard. Marcelo demande à un ami de me raccompagner chez moi, en bas de la butte. Le type se moque gentiment quand je lui donne l’adresse : ah… Lagoa ! Burguesinha, hem… petite bourgeoise, hein ! C'est dit sur un ton affectueux, mais moi je le prend un peu mal, quand même.

Il conduit, on discute. On descend l’avenue Niemeyer, d’une ville à l’autre. Enfin, d'un quartier à l'autre... la ville reste la même. Cidade partida/ ville divisée, autre surnom de la ville merveilleux/ cidade maravilhosa... Rio de Janeiro.

Tu connais la Palestine ? Israel… ? Euh, oui, un peu…

Eh bien, tu vois… Nous, là, on était en Palestine. Et moi je te racompagne en Israël.

L’analogie m’avait coupé le souffle. J’y repense souvent, à cette identification. J’en ai reparlé avec plusieurs des habitants duVidigal : est-ce qu’ils se sentent Palestiniens ? Les réponses varient… après tout, les Juifs c’est les opprimés dans la Bible, non ? Oui, mais Israéliens et Juifs c’est pas pareil… Pour sûr ! Les Israéliensils ont des Uzis ! T’as déjà vu un Uzi… ? L’ami de mon cousin il en aun, enfin, je crois que c’est ça, je suis plus sûr de la marque…

 

J’ai continué à suivre le travail du groupe Nos do Morro/Nous de la Butte.

 

La butte, donc, c’est la favela du Vidigal, l’une des deux favelas situées au bout de la plage de Leblon, sur la montagne des Deux Frères, qui surplombe la plage de Rio, au bout d’Ipanema. L’autre, c’est la Rocinha,une ville dans la ville, la plus grande favela d’Amérique Latine, une organisation communautaire autonome, des routes, une banque… et un chiffred’affaire off defolie furieuse.

 

Le Vidigal et la Rocinha ont déjà été en guerre, bien sûr. Mais depuis l’alliance entre les factions, union contre la police et ses unités« pacificatrices », c’est calme.

Quoique.

 

La Rocinha et le Vidigal sont les deux dernières« grandes » favelas qui manquent au tableau de chasse des autorités depuis l’invasion de complexe dit « de l’Alemand » (presque undemi-million d’habitants, l’intervention avec chars d’assaults de la Marine suivie minute par minute en diffusion live depuis hélicoptère de la TvGlobo-baptisé Globocop sans ironie aucune)

Bref… depuis la semaine dernière, c’est LA question surtoutes les lèvres : quand est-ce que la police va envahir ces deux bastions, symboles plus que gênants de la résistance des narcos à la répréssion policière. L’enjeu est de taille, tout le monde sait que le gros des traficants en fuite de la favela de l’Allemand sont aller se cacher là-bas, dans lesfavela Zona Sul… en plein cœur de la ville, aux portes des maisons des bourgeois du Leblon et de la Barra, le quartier le plus chic et le plus cher de Rio.

L’invasion ne se fera pas sans heurts, les voisins sont surle qui-vive et tout le monde y va de son couplet, de ses supositions… Les rumeurs les plus folles circulent : il y aurait des hangars remplis demolovs prêts à faire flamber la Rocinha et Leblon dans la même pagaïe… des hordes de bandits couteaux entre les dents, cheveux hirsutes et yeux revulsés (marrant comment les caricatures traversent les âges)… des méchants monstres inhumains prêt à en découdre, prêts à tout…

 

Je suis ça de près : tournage de ce weekend au Vidigalet il est hors de question de filmer si la police décide de nous rendre visite,d’autant que la maison dans laquelle on tourne est voisine de celle du« chef » qui, soit dit en passant, a déserté les lieux depuis longtemps… il est passé à côté, dans la Rocinha, selon ce que disent les mêmes boatos, rumeurs.

Hier, j’y suis allée pour répéter avec Marcelo et régler quelques détails pratiques.

Les gardiens de la maison du chef, qui d’habitude sont là pour m’acceuillir (arme au poing, toujours, ils saluent en la secouant dans tous les sens : oi, Francesa ! ce qui tend à me hérisser) ont disparu. Probalement passés de l’autre côté des bois qui séparent les deuxcollines. Je questionne tout le monde : alors, c’est pour quand ?

Bien sûr, personne ne sait, ce sera la surprise.

Lei, de l’association des habitants, me délivre mon autorisation de tournage et m’assure que ce ne sera pas avant Janvier : pas assez d’effectif, selon lui… tant que la police est mobilisée dans la favela de l’Allemand, on est tranquilles.

N’empêche, au bal vendredi, la tension était palpable. J’aiparlé (accompagnée de Marcelo, of course) avec un « pion », l’un des petites mains qui tient l’entrée de la boca, AK47 sur les genoux. Mais non, ilsvont pas nous envahir… mais pour le tournage faudra voir le jour même, hein… si c’est trop tendu, c’est non… et quoi qu’il arrive, je veux pas un seul visage dans le plan, ok ?

Ok, ok.

Marcelo, lui, est très calme. Il me rassure, c’estbien : vai dar tudo certo, tout va bien se passer. Mon chef opérateur plaisante : au pire, ils envahissent, on continue à filmer en changeant un peu le scénario…

Mouais.

 

Je repense au film Noticias de uma Guerre Particular/ Des Nouvelles d'une Guerre Particulière (ou civile...) de Joao Salles e Katia Lundes. C'est une guerre, oui. Déclarée, ouverte, présente, palpable. On est en plein dedans. Jusqu'au cou. Et on va pas s'en sortir de si tôt. Et certainement pas comme ça. Le prochain qui me dit que ce qui se passe ici c'est la guerre de la police contre le trafic de drogue, je lui mets mon poing dans la gueule. La simplification ne saurait être tolérée en ces temps de crise. Ne pas avoir peur de penser... sinon on s'en sort pas, c'est les autres qui gagnent.

 

Ce soir et demain 19.30, dernières représentations des Petits Bourgeois, de Gorki, au théâtre duVidigal/ Nos do Morro, mis en scène par Guti Fraga, avec toute la troupe…

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