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- Mais ça fait drôlement longtemps que tu n'es pas rentrée au pays !La jeune femme de la sécurité de la compagnie d'aviation Elal me regarde avec une stupeur horrifiée qui écarquille ses yeux noircis au khôl.

- Mais ça fait drôlement longtemps que tu n'es pas rentrée au pays !

La jeune femme de la sécurité de la compagnie d'aviation Elal me regarde avec une stupeur horrifiée qui écarquille ses yeux noircis au khôl.

Son enthousiasme m'énerve, je la toise avec calme et luilance des aiguilles avec mes pupilles pour qu'elle se taise avec ses questions.

- Olala... pourquoi tu es partie aussi longtemps ?

Elle hoche la tête, plongée dans une infinie incompréhension. Clairement, ça la perturbe.

Je lance des couteaux avec mes yeux et je souris avec hauteur, en attendant que ça passe.

Ça ne passe pas.

- Pourquoi tu y vas, là ? tu vas où ? faire quoi ? et ton mari ?

J'explique : mon film est présenté au festival deAhskelon...

- Cinéma ! Wow, j'adooooore ! C'est sur quoi ton film, raconte...

J'explique. Un peu. Je n'ai pas envie de m'attarder,j'aimerais bien qu'elle s'en tienne à l'essentiel, qu'elle me laisse passer, qu'elle arrête avec ses petites inquisitions.

Regard revolver, sourire glacial. Je calcule : si je suis calme et froide ça ira vite. Ne pas lui dire de se mêler de ses fesses, surtout, elle pourrait se vexer.

- Deux ans ! Il va falloir vérifier, tu m'attends là,je reviens d'accord ?

Ben oui d'accord... j'ai pas vraiment le choix, non ?

Elle part. Avec mon passeport et ma carte d'identité israélienne, essuyant sans broncher mon meilleur regard mitraillette.

Pendant qu'elle est partie me « vérifier », j'écoute la conversation au guichet à côté de moi. Un type explique à un jeune gars coincé dans le même uniforme idiot que la femme en possession de mon passeport que oui, d'habitude il va à Kfar Saba chez sa mère la pauvre qui est malade, mais là il a rencontré une femme (au dîner de Pessah chez sa tante l'année dernière) et là il va la voir elle, sa nouvelle copine... alors du coup cette fois-ci il passera la plupart du temps à Eilat... il est très amoureux, ça se passe vachement bien mais c'est vrai que la distance ça complique les choses, hein... mais quoi faire ? l'amour quand ça vous prend ! et cette fille vraiment c'est une fleur...

 

J'écoute discrètement. Je suis un peu gênée pour lui, penché devant le guichet Elal, forcé d'étaler sa vie comme ça devant un parfait inconnu...

 

Et là, je me souviens. Je suis sur le point d'entrer dans unlieu qui ne connaît pas la notion d'intimité. Relicat socialiste ou mise en pratique ad absurdum de l'idée que « on est tous une grande famille », les israéliens partagent tout (et n'import quoi) sans aucune pudeur. J'avais oublié.

La jeune femme trop maquillée revient.

- Tu dois être heureuse, hein... c'est si long, deux ans ! moi ça fait trois mois que je suis ici et déjà ça me manque. Il n'ya rien comme là-bas, c'est le plus beau pays au monde. Non ?

 

Je ne sais pas si c'est le plus beau pays au monde. Je ne sais pas ce que ça voudrait dire. Je sais que j'aimerais beaucoup demander ce qu'il en pense à l'homme Arabe qui est passé à la suite de l'homme amoureux pour l'entretien de sécurité et qui à mon avis n'avait aucune envie, lui, de raconter sa vie au surveillant de Elal.

 

Je suis revenue/ repartie/ rentrée en Isratine/ Palestël pour quinze jours.

Cela fait à peine quelques jours et la tête n'arrête pas de me tourner. Fascination absolue, chocs à répétition. Je fais ce que je peuxpour ne pas perdre pied dans les souvenirs : odeurs, sensations, goûts.Tout est nouveau et connu à la fois. C'est étrange.

 

J'ai eu un moment d'angoisse folle, a posteriori.

Invitée à dîner chez mon amie Ruth je fouille dans mon sac à main pour prendre mon laguiole et couper le saucisson que je lui ai rapporté de Paris. Je tranche une deux trois quatre lamelles... très fière de mon super couteau qui fait les tranches les plus fines du monde et qui, depuis qu'on me l'a offert, ne me quitte plus. Ruth se marre : vive le cochon ! Dani fait remarquer que vraiment, il n'y a que les goys pour faire du saucisson pareil etme remercie de l'avoir apporté et me demande en blaguant si je n'avais pas peur qu'on m'arrête à l'aéroport pour introduction d'objet pas casher et pourtantabsolument divin !

En riant avec eux j'ai eu des sueurs froides...

Pas pour le saucisson : tout le monde s'en fiche ici, du cochon. Enfin, pas tout le monde, hein... mais en tout cas ce n'est pas ça qui m'a donné des frissons. Non. Ce qui m'a glacé c'est de me rendre compte que le couteau que je tiens dans ma main, ce petit couteau laguiole si joli, avec son manche rose et sa lame si fine et si tranchante... ce petit couteau, cadeau archi-pratique dont je ne me sépare jamais... mon petit couteau je l'avais dans mon sac à main pendant tout letrajet !

J'ai traversé la sécurité de l'aéroport Charles de Gaulleavec.

Le doublon de sécurité Elal après.

Les rayons X de la machine.

 

Personne n'a rien vu !

 

Ou plutôt...

Quand on est une jeune femme blanche, « bien mise » selon les critères des agents de la sécurité Elal, souriante (malgré quelques œillades sombres), bref... quand on pas l'air... mais l'air de quoi, au fond ? quand « on n'a pas l'air », cet air qui donne envie aux sbires des portillons d'aéroports de fouiller votre linge sale... on peut se promener avec une arme de catégorie C dans son sac, tout le monde s'en fiche.

 

 

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