saudade

Le mot brésilien de "saudade" est toujours traduit par plusieurs mots à la fois. Wikipédia propose ainsi la combinaison de "mélancolie", "nostalgie" et "espoir". J'ai une saudades insondable, ces temps. Une douleur qui irradie.

Je suis fille de brésilien.

Mon père est venu ici en 68.

Il a manqué les événements, il a passé le mois de mai à traverser l'Atlantique.

Pour quitter l'enfer de la dictature.

Il n'était pas seul. Il y avait des copains venus avant, après, avec.

Il y avait entre autre, Naruna-la-grande.

Ma "chara", comme on dit. Celle a qui je dois ce nom indigène Kaiapo.

Ce nom auquel je n'ai jamais pensé sérieusement.

Jamais autrement que le nom avec lequel je me présente:

Je m'appelle Naruna. Et je ne suis pas indigène.

Au contraire, ou presque: je suis native de l'exil, du déracinement.

 

Mon père n'est jamais parti.

Il a fait sa vie ici, son oeuvre ici.

Il a fait famille ici, travail ici.

Patrie je pense qu'il n'aimerait pas, mais il fait d'ici un chez lui.

 

Mon père a un accent. Léger. Mais un accent quand même.

Il parle fort.

Et il m'a appris à parler sa langue: portugais du Brésil.

Il paraît que quand on parle ensemble, on hurle.

Il parle avec les mains. Moi aussi.

Il met du piment partout. Moi aussi.

Mais la brasilianidade, le fait d'être, d'appartenir, de se sentir brésilien(ne) ne saurait se résumer à cela. Bien sûr.

Je crois que je pourrais passer ma vie à tenter de saisir ce que c'est que d'être de quelque part. Pour toujours retomber sur l'évidence (juive, entre autres) que le pays est toujours ailleurs, en mouvement, à chercher.

 

Bon.

Mais.

 

Un pays c'est forcément des petits morceaux d'enfance.

Et mon Brésil à moi c'est avant tout des petits bouts de choses partagées avec mon père.

La joie de ce partage, la fierté de ces échanges.

Une transmission politique aussi, forcément.

 

J'avais neuf ans pour les premières élections libres après la dictature.

Mon père m'avait embarquée au Brésil, nous avions été dans plusieurs villes pour suivre la caravane Lula. A cette occasion, j'avais un peu connu le Brésil.

Et rencontré des amis de mon père qui étaient sortis de l'ombre, faisaient campagne.

La chanson du PT était belle: mon premier vote pour faire briller notre étoile.

 

Le premier janvier où Lula avait assumé la présidence, j'ai vu mon père pleurer de joie.

 

Les années qui ont suivi furent à la hauteur de cet espoir, mâtiné aujourd'hui de nostalgie et de mélancolie. La fameuse saudade.

 

Depuis la France, le Brésil est resté ce lieu de l'enfance.

Evidemment un peu idéalisé.

J'aimais croiser les brésiliens en voyage.

Je leur sautais dessus, toujours prête à indiquer le chemin, parler de la météo, conseiller un restaurant, une ballade.

J'ai pensé un moment vivre au Brésil.

Parce que j'ai eu envie que mes fils connaissent ce pays autrement que moi. Et aussi parce qu'il y a eu un temps où ce Nouveau Monde semblait une alternative à la vieille Europe. Cela ne s'est pas fait mais depuis qu'ils sont nés, je leur parle portugais. Et même s'ils me disent parfois que je parle trop fort, je continue.

 

L'élection du "chose", o Coiso, à la présidence, le fait que tant d'hommes et de femmes (de femmes!) aient voté pour cette énigme politique sans contours, à l'image du capitalisme triomphant qu'il porte, m'a terrassée.

Au sens strict.

D'abord aligner les faits : horreur.

Ensuite, peser les actes : catastrophe.

Enfin, tenter de réfléchir à ce qui vient : trou noir.

Compilation de faits et gestes impossibles à nommer.

Il a fait ça? Il a dit ça? Il a prévu ça?

Lectures de choses sur internet. On se dit c'est pas possible, c'est pas VRAI.

Et puis si. L'incroyable se confirme. L'inimaginable se fait cauchemar éveillé.

 

Depuis ce soir où j'ai vu qu'une large majorité avait voté en faveur d'un homme qui assume vouloir revenir à la dictature, je suis habitée par une tristesse infinie.

J'aimerais revenir en arrière.

Vraiment.

Ce que je voudrais, c'est que cela ne soit pas.

Est-ce qu'un désir pareil peut être politique? Non pas.

C'est un affect triste, d'une tristesse insondable.

Ce n'est pas un désir. C'est un désir à l'envers.

Le contraire d'un désir, c'est quoi?

 

Je m'appelle du nom d'une guerrière indigène. Je ne suis pas indigène.

J'ai la peau blanche des privilégiés et j'ai le nom d'une femme qui se bat pour les arbres.

Bolsomachin veut vendre les terres de l'Amazonie.

Et moi je ne suis pas indigène et je ne sais pas quoi faire d'autre que de vouloir revenir en arrière.

C'est peu. C'est bien trop peu.

 

J'ai repris les gestes de mon père.

Je parle portugais à deux garçons qui ne connaîtront pas le Brésil mieux que moi.

 

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