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Billet de blog 10 oct. 2008

Yom Kippour à Tel-Aviv et ailleurs

Hier, à la première étoile s'est terminé le jour de Kippour, plus connu par les mauvais Juifs comme moi comme le-seul-de-l'année-où-on-va-à-la-synagogue...

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Hier, à la première étoile s'est terminé le jour de Kippour, plus connu par les mauvais Juifs comme moi comme le-seul-de-l'année-où-on-va-à-la-synagogue...

Il fut même un temps où je jeûnais, soucieuse de nettoyer mon âme de douze ans de tous ses péchés. Mais ces temps sont loin. Je n'ai plus douze ans, et surtout, je vis en Israël, pays où ces rituels diasporiques ne sont pas nécessaires. D'ailleurs, les laïcards de la famille de Nadav, lui le premier, se moquent gentiment de mon passé de pratiquante. Eux n'ont jamais jeûné, avant c'était même une journée synonyme de grandes vacances familiales dans la campagne israélienne avec, oui... barbecue et pique-nique.

Cette année, mes beaux parents sont à Rome, et puisque selon l'adage when in Rome do as the Romans do (à Rome, faites comme les romains)... ils sont allés à la Synagogue. Ils étaient très émus, selon les textos enthousiastes qu'on a reçus. A croire que le salut de l'Israélien est peut-être dans ces petites piqûres de rappel d'une Diapora circonscrite...

Mais nous on est resté ici, témoins de la grande messe laïque qu'est le jour de Kippour à TLV...

Les préparatifs commencent le jour d'avant...

Un vent de panique souffle sur la ville: attention ! c'est le seul et unique jour de l'année où TOUT est fermé. Absolument TOUT. Le moindre petit magasin descend son rideau aux alentours de quatorze heures, et le garde baissé en général jusque au surlendemain matin. Même la chaîne de supermarché AM/PM, symbole de Tel-Aviv parce qu'ouvert sans interruption à toutes heures du jour et de la nuit, se barricade pendant la duré du jour du grand pardon... le jour qui commence la nuit, et se prolonge jusqu'au prochain soir, puisque c'est ainsi qu'on compte les jours, au plus proche de la bible: il fut soir il fut matin premier jour.

Avant la nuit et le début du Jour du Grand Pardon, donc... il faut remplir le frigo, bien sûr... toujours la peur du manque qui fait se presser tout Tel-Aviv ou presque dans les supermarchés et supérettes autours de chez moi... Le temps que je trouve un endroit où il reste du pain, on me ferme la porte au nez. Non, non, trop tard, rentrez chez vous... et une bonne signature!

A défaut de pain frais, il faut se préparer à affronter le silence qui va envahir les rues de la ville. Car pendant les heures qui viennent: le calme le plus parfait.

Même les plus mécréants d'entre nous savent qu'il ne faut pas déranger ceux qui se recueillent en ce jour exclusivement consacré à la prière.

Ainsi, l'aéroport est fermé pour 24 heures. Aucun vol ne se pose ni ne décolle: la terre sainte suspend est isolée. Et la télévision affiche le même message sur chacune de ses chaînes: NOUS AVONS INTERROMPU NOTRE PROGRAMATION POUR LES FÊTES, à très bientôt et UNE BONNE SIGNATURE...!

Car à l'issu de Yom Kippour va se décider l'année à venir. Et, mesurant entre nos pêchés et notre repentir, Dieu va nous inscrire (ou non...) dans le livre de la vie. Tout le monde se souhaite donc « une bonne signature », la signature dans le livre de la vie.

Je me souviens de façon vive comment, après que j'avais expliqué en pleurant à ma mère que j'allais mourir au courant de l'année, je n'étais plus jamais retournée dans cet obscur Talmud Tora (cours de religion pour les enfants) du quatrième arrondissement dans lequel mes parents m'avaient inscrit à ma demande à l'âge de sept ans. J'allais mourir parce que j'avais commis un vol. J'avais ramassé un bonbon tombé d'un stand au marché. Et l'avais instinctivement mis dans ma bouche. Le vendeur m'avait expliqué que j'étais une vilaine, et une voleuse. Le vol, on l'avait appris au Talmud Tora, était quelque chose de très très grave. Kippour approchant, j'étais terrifiée, sachant que je n'allais pas pouvoir être inscrite dans le livre de la vie. Etant donc persuadée que ma faute me condamnait à l'autre, à la mauvaise signature. Autant dire condamnée tout court. Il a fallu des années d'apprentissage chez les libéraux pour me libérer de ma crainte d'être foudroyée le jour du Grand Pardon. Je jeûnais, je priais, je jeûnais, je priais…

J'ai fait un petit tour d'horizons de mes connaissances ici: pas mal de personnes jeûnent, mais peu passent la journée à la synagogue... C'est à dire qu'ils ne mangent rien pendant 24heures, mais au lieu de passer la journée à se recueillir sur eux-même, ils jouent à la playstation, ils regardent Indiana Jones undeuxtroiscinq suivi de l'intégral Friends saison dix et, et, et...

Les magasins de locations de vidéo sont pris d'assaut le jour d'avant. C'est une hystérie rare, à qui attrapera la dernière copie du film Untel que tout le monde s'arrache, et ne sera pas obligé de repartir avec le DVD dont il n'avait au fond aucune envie...

Tout tout tout sauf le silence...

Les habitants de la ville se barricadent chez eux, volets clos pour ne pas déranger ceux qui voudraient prier... Et se gorgent d'images en scope et en couleur, marathon boulimique frénétique... qui se poursuit jusque dans la nuit qui suit, après le repas traditionnel de rupture de jeûne, où l'on voit les deux derniers films qu'on a pas pu voir avant.

La journée, les rues de la ville sont envahies de vélos et d'enfants et d'enfants à vélo... Les rues vides de voitures deviennent un énorme terrain de jeu. Discrètement, quelques uns ont pris des bouteilles d'eau. Mais pas de nourriture en vue. Par délicatesse, par respect pour ceux qui ne mangent pas... qu'ils soient au temple ou devant Star Wars.

C'est festif, Kippour en Israël... tellement que j'en suis presque réconciliée avec ce moment de contrition qui m'avait tellement traumatisée enfant.

Enfin, festif. Encore une fois, je suis victime de l’illusion de la Bulle Télavivienne…

Déjà mardi dans les journaux il y avait eu quelques voix qui s'étaient élevées pour prévenir des dangers d'attaques d'extrémistes Juifs contre des voitures Arabes (qui circulent avec parcimonie durant ces heures, mais qui circulent quand même). La police était sur le pont.

Mais la police, c'était les titres des journaux de ce matin: n'a pas pu empêcher ce qui s'est passé à Acres.

Ce qui s'est passé? Des affrontements qui on duré pendant presque 24 heures, entre la nuit de mercredi et la nuit de jeudi... Un homme Arabe est rentré chez lui en camion. Il paraît même qu'il fumait une cigarette. Des jeunes juifs ont jeté une pierre sur lui, l'ont blessé. Il y a une rumeur de lynchage, qui a enflé des deux côtés… Et qui s'est soldée par une guérilla urbaine rangée, entre Juifs et Arabes, avec destruction de magasins, incendies volontaires, blessés. Un parlementaire arabe qui habite la ville s'est dit choqué que la police ne réponde pas à ses appels.

Aujourd'hui, la ville est remplie de policiers. Le grand festival annuel de la ville qui allait avoir lieu la semaine prochaine a été annulé.

Je repense à un entretien avec AB Yeoshua publié il y a quelques mois de cela dans Haaretz. Ce grand écrivain connu partout pour son ardente défense de la paix… Il y parlait de son dernier livre, et de ses désillusions. Et il glissait… Il se disait Sioniste, expliquait qu’il trouvait important qu’il y ait un pays des Juifs, parlait de son amour pour ce pays, avec toutes ses contradictions… Et expliquait que le pays des Juifs devait forcément être un pays exclusivement Juif. Il disait cela avec tristesse, avec résignation, en soupirant beaucoup et avec moult détours… Et il en venait à dire, pour illustrer son grand dilemme, que bon… lui il ne jeûne pas à Kippour, mais qu’il ne voudrait pas avoir des voisins Arabes qui feraient tout et n’importe quoi ce jour si spécial… Et que la meilleure façon pour que tout le monde soit content, c’est de se séparer.

Rien qu’à l’écrire, cela me donne des frissons…

Chacun chez soi, c'est mieux comme ça... puisque moi je suis moi, toi t'es toi... Ecraser la différence.

Le pire était peut-être comment sa diatribe, qui n’en était pas une, toute enveloppée qu’elle était dans un chagrin cotonneux et pleurnichard, avait légitimé toutes sortes de complaintes du même ordre chez d’autres. Si c’est l’intellectuel de gauche qui le dit…

Aujourd'hui Tzipi Livni a visité Acres... Aucun citoyen ne doit faire sa propre loi, a-t-elle dit... Mais, a-t-elle rajouté: chaque citoyen hors de chez lui se doit de respecter Kippour.

A la fois très vague, et très très clair, non?

Je vis dans un état religieux. Et surtout, un état qui n'a qu'une seule religion: la sienne.

Bref. Yom Kippour est passé. J’espère que nous aurons tous une bonne signature. Et si je n’ajoute pas « enfin, presque tous » c’est parce que je sais que le bas désir de vengeance est mal vu là-haut et qu’en cette période il vaut mieux filer droit…

La vidéo est une série de très beaux plans de rituels orthodoxes avant le jour du Grand Pardon.

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