Depuis Israël, toujours en fragments

Les informations sur la guerre que l’on reçoit en Israël ne sont pas tronquées.
Doctor Decries Israeli Attacks © CBS

Les informations sur la guerre que l’on reçoit en Israël ne sont pas tronquées.

Oui, il y a une forme de censure, de contrôle d’état sur les choses qui sont autorisées à être publiées, mais le problème est plus profond.

On peut tout voir, en Israël.

Le témoignage bouleversant en lien vidéo (un médecin Norvégien volontaire à l’hôpital Shiffa qui raconte son travail après une attaque aérienne) a été diffusé sur une grande chaîne américaine qui visible ici.

Les sites internet ynet.co.il ou haaretz.com sont deux excellentes sources d’information où d’heure en heure on peut suivre le décompte des cadavres à Gaza.

Personne ne peut se dire ignorant de la situation. D’ailleurs personne ne dit qu’il ne sait pas.

« les gens » savent, mais ne veulent pas se prononcer contre la guerre…

C’est qui, les gens ? tous ceux avec qui je parle et qui m’expliquent que quand même ça suffit, il faut ce qu’il faut, il ce qu’il faut c’est se débarrasser de la gangrène Hamas et que pour ce faire, tous les coups sont permis…

Certains sont d’accords que la guerre profite aux hommes politiques, qu’il y a peut-être anguille sous roche, que ce « timing » n’est pas tout à fait honnête.

Mais il fallait faire quelque chose, c’est la rengaine qui revient.

Il fallait faire la guerre.

Et la guerre, c’est sale, m’explique-t-on.

Toi, tu ne peux pas comprendre, toi. Tu es Européenne, toi.

Il paraît que je viens d’un endroit où l’on n’accepte plus la mort et que c’est pour ça que l’opération de Gaza me bouleverse.

 

Dans Haaretz, une petite notice annonce que des réfugiés du Darfour en âge de combattre demandent à Tsahal de les intégrer dans ses rangs. Ils disent qu’ils ne veulent pas être assimilés aux Arabes qui les ont tant fait souffrir et qu’ils veulent se battre pour Israël, le pays qui a si bien su les accueillir.

Comme eux les Juifs Sépharades ont pour beaucoup creusé des fossés de distanciation entre eux et les Arabes avec qui ils avaient pourtant bien des points en communs.

Comme eux, les Druzes, les Russes ou les Ethiopiens rejoignent souvent les unités les plus combatives de l’armée : mourir pour la patrie, pour s’y sentir un jour peut-être enfin le bienvenu ! Comme eux, la minorité sait que la majorité exige une adhésion à ce qu’elle représente, adhésion sans laquelle on ne peut rêver de participer au futur du pays.

Je pense à ma concierge portugaise qui m’avait dit une fois, les yeux remplis d’amertume et d’auto-dérision : on s’est bien fait avoir !

 

Information : la dixième chaîne a décidé d’interrompre la diffusion du reality show Hisardout (Survie), une compétition où des hommes et des femmes doivent survivre dans un milieu hostile sous les feux des projecteurs et des caméras.

La chaîne a déclaré s’être rendu compte qu’Hisardout faisait moins d’audience que les reportages sur la guerre.

 

Vendredi, au dîner familial du Shabbat nous avons fêté le départ à l’armée du plus jeune cousin de Nadav, Yotam. Il a ouvert ses cadeaux, un thermos (pour le café, que tu ne t’endormes pas pendant tes gardes) une lampe de poche (pour que tu puisse voir s’il reste du café dans ton thermos) et nous avons trinqué. A quoi, je me demande. Les plus petits gestes prennent une dimension absurde. A la fin du discours de son père qui parlait de la résignation nécessaire dans de tels moments, je fond en larmes.

Je crois que je deviendrais folle si je dois m’habituer à l’anormal.

La mère de Nadav est désolée, mais avoue ne pas savoir quoi me dire ou quoi faire pour m’aider. Elle dit : je ne peux pas t’apprendre et j’entends à la fois : je ne sais pas moi-même comment j’ai fait et aussi, personne ne sait comment il faut faire.

 

Puisqu’il faut bien faire quelque chose, et que les jours sont bien longs entre deux manifestations, Nadav et moi aidons à la campagne du parti Hadash, le parti communiste et écologique mixte qui veut représenter à la fois Juifs et Arabes Israéliens.

Oui, il semble que les élections ne vont pas être repoussées et on dirait que dans un mois Israël va élire un nouveau gouvernement.

Ma rencontre avec Hadash me rempli d’énergie : j’ai trouvé un parti dont je peux dire qu’il représente vraiment mes idées. Je suis contente, j’ai envie de les aider à gagner peut-être un siège de plus à la Knesset, envie qu’un maximum de gens puissent entendre leurs idées.

Nous avons distribués des tracts pour eux vendredi dernier dans le centre de Tel-Aviv sous ce qu’il conviendrait d’appeler un déferlement d’incompréhension (pour ne pas dire de rage) de nos compatriotes.

Même pas en rêve, garde le ton tract, non merci, ça va pas la tête, en ce moment surtout pas… sans citer les insultes éparses.

Selon Nadav, habitué de la distribution houleuse des tracts rouges, au vue du fait qu’on est en guerre, on s’en tire plutôt bien.

Toujours la même chose : à ce qu’il paraît, si l’on n’est pas avec, on est automatiquement contre.

J’argumente, j’essaie de discuter.

Je joue de mon charme pour essayer de traîner ce couple si sympa à une réunion du parti : allez, quoi… qu’est ce que vous perdez ? du temps… le tien et le nôtre, je ne voterais jamais pour Hadash parce qu’ils ne sont pas pour nous. Mais si ! je leur dis que Barake (parlementaire Arabe de Hadash) a envoyé le Hamas sur les roses dans un beau discours très ferme et très précis, que Hanin (autre parlementaire de Hadash, Juif) a une définition moderne et forte de ce que c’est le sionisme… peu importe, il ne veulent pas en entendre parler : à Hadash, ils sont pas comme nous.

Mais si vous n’écoutez que les gens comme vous, comment voulez-vous changer d’opinion ?

Mais qui t’a dit que je voulais changer d’opinion… ?

 

En m’écoutant débattre sur la guerre, Nadav exprime son désaccord.

Selon lui je ne devrais pas rentrer dans le jeu, je ne devrais pas concéder qu’il « fallait bien faire quelque chose »… plutôt, je devrais reprendre depuis le début, dire que la guerre est une absurdité en soi, pas seulement dans la façon dont elle est menée.

Il a raison, mais le véritable consensus est justement sur ce point précis : il fallait la faire, cette guerre, on n’avait pas le choix. Reprendre depuis le début, c’est s’exposer aux haussements d’épaules, au fatalisme… c’est risquer de lasser, et moi je voudrais tellement ramener une ou deux nouvelles recrues au prochain meeting !

Pas le choix : il faut rentrer dans les détails, les dieux s’y rencontrent…

 

J’ai fait un tour d’horizon de mes amis français, demandant à tout le monde de manifester contre la guerre… Une amie (Juive) me disait qu’elle avait peur de se retrouver dans un cortège qui sous prétexte de manifester contre la politique israélienne aurait des propos antisémites…

Je l’ai eu au téléphone ce matin : elle a manifesté derrière la première banderole qu’elle a vu en sortant du métro et qui lui a tout de suite plu :

POUR UNE AUTRE VOIX JUIVE

 

Le site http://www.ujfp.org/ publie la traduction en Français d'un très bel article de Gidéon Levy mais aussi un communiqué contre la communautarisation de la société française.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.