Israël, Gaydamak et un match de football

Depuis ma rencontre avec Nadav, les événements sportifs rythment ma vie. Nadav est fan de foot et de basket, et tout ce qui touche à ces deux sports ainsi que les scores de ses équipes de prédilection font grimper les taux d’adrénaline à la maison.

Depuis ma rencontre avec Nadav, les événements sportifs rythment ma vie. Nadav est fan de foot et de basket, et tout ce qui touche à ces deux sports ainsi que les scores de ses équipes de prédilection font grimper les taux d’adrénaline à la maison.

Je m’y intéresse. Modérément. Mais, parfois, un match n’est pas juste un match…

 

Par exemple, quand Abraham Grant a été nommé comme entraîneur de Chelsea (le club le plus riche d’Angleterre) à la place de José Maurinho, ce n’était pas que un changement tactique du président du club, le multi-milliardaire Abramovich. C’était la nomination d’un Israélien à la tête d’un empire de foot. Les commentaires peu aimables des journalistes sportifs, les slogans des supporters appelant Grant à passer à Tottenham (un club anglais traditionnellement « juif ») ont été perçus, au-delà d’un désamour pour le nouvel arrivant, comme symptomatiques d’un relent d’antisémitisme aux pays des « Brits », anciens occupants de la terre d’Israël… Et ont provoqué l’ire d’une grande majorité d’Israéliens… Qui aujourd’hui soutiennent Chelsea et Grant de tout leur cœur dans sa lutte contre Manchester United dans la ligue des Champions.

 

Grant joue le jeu : après la victoire de Chelsea en demi-finale, le soir du jour mémorial de la Shoah, Grant, un fils de rescapé, avait donné un entretien soulignant que la vraie victoire contre les Nazis était le fait qu’il était là, lui, à la tête de la meilleure équipe du monde, et que son fils qui avait l’âge qu’avait son père quand il avait dû enterrer de ses propres mains chaque membre de sa famille, pouvait le voir des tribunes en train de mener cette grande équipe à la victoire…

 

Nadav se retrouve en marge : son équipe de cœur et de toujours, Hapoel Tel-Aviv, est « jumelée » avec Manchester, l’autre « diable rouge »… Ils ont une chanson connue : Hapoel est ici, Manchester est là-bas, tous ensemble, tous ensemble etc. Donc, les supporters d’Hapoel vont soutenir Manchester envers et contre tous ceux qui les entoureront le soir de la finale. Mais c’est une habitude. Le grand rival de la rouge Hapoel est Maccabi la jaune, qui grâce à ses succès européens est quasiment devenue l’équipe nationale en basket. Etre anti-Maccabi c’est être contre la victoire d’Israël. Compliqué.

 

Il y a quelques semaine de cela, l’équipe de basket de Maccabi est arrivée en finale de l’Euroleague. Tout le pays a regardé le match. Sauf moi. Mais j’entendais la progression des rouges de CSKA (une équipe russe) contre les jaunes… Dès que Maccabi marquait la rue résonnait de cris et de chants. Cohésion nationale oblige, dès que CSKA faisait un panier, c’était des bouououh et des bahah… Les Russes ont gagnés, les Russes aux maillots rouges… Nadav était hilare… En rentrant, cachant sa joie et slalomant entre les supporters dépités, il a croisé un groupe de jeunes gens tout habillés de rouge, qui sautillait sur la place Rabin, en brandissant des photos du Che et des drapeaux rouges. Il m’a fait entendre depuis son portable les chants à la victoire de Cheska-cheaska-moswa… ani oheve otraaaa !! (on t’aime, on t’aime, cheskamoskwa… !) Et il est resté là-bas jusqu’à ce que la police disperse le minuscule rassemblement.

 

Demain, c’est la finale de la coupe nationale israélienne. Résumé des épisodes précédents : après une âpre lutte, l’équipe Hapoel Tel-Aviv a réussit à se qualifier à la finale de la coupe israélienne… Mais elle jouera le titre contre une équipe terriblement forte et terriblement riche : Beitar Jérusalem, l’équipe noir et or.

Beitar est l’exemple vivant que le foot n’est pas que le foot, le sport pas que le sport et que derrière un match se cache beaucoup plus…

C’est l’équipe populaire par excellence. Par exemple, un homme politique en mal de reconnaissance fera un tour au stade les soirs de match, une écharpe aux couleurs de Beitar autour du cou. Et quand le multi- milliardaire d’origine russe Arcadi Gaydamak décide de se lancer en politique, c’est naturellement qu’il décide d’acheter l’équipe, d’y amener des pointures internationales et de l’amener à la victoire pour que leur victoire soit la sienne.

 

Gaydamak doit comparaître en France pour un procès dans une affaire de vente d’armes illégales en Angola. La France a plusieurs fois demandé son extradition, qui a été refusée. Gaydamak a crée un parti politique Justice Sociale, qui vise plusieurs sièges dans les prochaines élections. Il prétend ne pas vouloir siéger à la Knesset, mais se verrait bien en maire de Jérusalem. Il a donné une interview au supplémentaire Tel-Aviv du journal Haaretz, où il explique que le peuple juif n’est pas fait pour la démocratie, qu’il lui faudrait un leader qui concentrerait les pouvoirs… non, non, pas lui, qu’allez vous donc chercher là… mais un homme fort qui pourrait redresser le pays tel qu’il se doit.

 

Gaydamak soutient que le pays va à sa perte, critique le gouvernement sans craindre d’être taxé de basse démagogie. Lors de la dernière guerre, il a pris l’initiative d’affréter des cars pour emmener les habitants des villes visées par les attaques vers des lieux de vacances. A ses frais.

 

Le gag c’est que, malgré les joueurs incroyables que Gaydamaklui a acheté, Beitar n’est pas la dream team qu’on pourrait imaginer… Et ses supporters, leurs insultes racistes et leur hooliganisme ne sont pas la meilleure publicité pour Gaydamak, qui doit constamment jongler entre l’image qu’il voudrait donner de lui et celle que les fans de son club tendent à lui coller. Par exemple, un groupe de supporters a organisé une prière collective au mur des lamentations en prévision du match de demain. Bien. Un autre groupe de supporters à demandé aux joueurs de l’équipe de ne pas serrer la main du ministre de la culture et des sports, Raleb Madjadla, le seul ministre arabe à faire partie d'un gouvernement israélien. Politiquement moins bien. Quoique. Le grand rival politique de Gaydamak en ce moment est Lieberman, un autre politicien d’origine russe, dont la principale thèse politique (pour ne pas dire la seule) est une séparation claire et nette entre les Arabes et les Juifs, et donc l’expulsion de tous les Arabes israéliens de la terre d’Israël, moyennent quelques territoires.

 

Si Beitar perd à Hapoel dans le match de demain (ce qui semble compliqué… imaginez, l’une des équipes à un budget plus de quatre fois supérieur à celle de l’autre…) c’est mauvais pour Gaydamak. Ça le met en position de « freyer », argot yiddish pour un pauvre type qui s’est fait avoir, par exemple quelqu’un qui a acheté une guimbarde d’occasion pour un prix trop élevé. S’il gagne, il aura l’occasion de parler à la télévision, de donner ses vues sur le foot, le pays, la paix, les prochaines élections. Non pas qu’il ne l’ait pas assez, l’occasion, mais le moins sera le mieux.

 

Comme ce qui est bon pour Gaydamak ne me semble pas bon pour le pays, je soutiens Hapoel avec passion. Ce que je ferais de toute façon car ce qui est bon pour Hapoel est excellent pour le bien-être de Nadav.

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