Photo de classe et cours d'hébreu

Après mes dix jours de vacances, je suis revenue à mes cours d'hébreu. J'ai réussi à ne pas redoubler et suis passée à l'équivalent du CM2 de l'ulpan (école d'hébreu), la "kita beit", ou deuxième classe.

Après mes dix jours de vacances, je suis revenue à mes cours d'hébreu. J'ai réussi à ne pas redoubler et suis passée à l'équivalent du CM2 de l'ulpan (école d'hébreu), la "kita beit", ou deuxième classe. Histoire de faire progresser mon hébreu plus vite, j'ai pris une décision: je passe à la vitesse supérieure, je m'inscris à la classe "intensive": cinq jours par semaine, cinq heures, pendant cinq mois...

On verra combien de temps je tiens, c'est assez difficile de suivre les cours tout en continuant à travailler en même temps, mais bon... ras le bol de ne pas parler Hébreu, je m'y colle.

Il y a trente autres élèves avec moi, tous aussi déterminés. Je remarque la différence entre les élèves de ce cours intensif et ceux des cours que je prenais avant, quelques heures deux fois par semaine. Mes nouveau petits camarades n'ont pas le temps de plaisanter: ils sont là pour apprendre la langue, coûte que coûte. Ils ont décidé de vivre en Israël, se sont donné 5 mois pour savoir parler la langue et pouvoir chercher du travail. En attendant, ils vivent de l'argent que l'état leur donne en cette période d'installation, de leurs économies, de petits boulots pas trop exigeants. Ils font leur devoirs avec l'énergie du désespoir, fêtent leur victoires contre les verbes irréguliers ou les constructions grammaticales avec force cris et parlent parlent parlent même si c'est difficile, fatiguant, et frustrant.

Fait particulier, contrairement à l'autre cours que je suivais, celui-ci est exclusivement composé de Juifs. Hasard, certainement, mais tout de même, coïncidence intéressante. Sur les trente élèves, il y a trois Iraniennes, cinq Américains, huit Français, quatre sud-Américains (deux Argentins, une Colombienne et une Brésilienne) une Sud-Africaine, deux Anglais, un Australien, une Turque et cinq Russes ou russophones, puisqu'au moins l'une d'entre eux vient de Biélorussie et qu'il ne faut surtout pas lui dire qu'elle est Russe, c'est pas pareil du tout du tout...

Ce qui est intéressant dans ces petits condensés de monde, c'est qu'on se retrouve confronté avec les images qu'on a dans la tête des gens et des pays...

C'est quoi un cliché? Une image, oui... mais une image qu'on connaît déjà. Quelque chose qu'on a déjà vu quand on le rencontre, qu'on on ne découvre jamais tout à fait, qu'on retrouve plutôt. Pour sortir du cliché, il faut se forcer à être surpris, c'est difficile.

A la première pause, Abigail, une Américaine qui demande qu'on l'appelle Avishag (un nom très israélien) se lance et pose à brûle-pourpoint LA question que tout le monde à sur les lèvres: alors, c'est comment d'être Juif en Iran?

Les trois iraniennes gloussent et se poussent du coude (on imagine que c'est pas la première fois qu'on leur pose la question). Je précise que les trois sont religieuse, portent des jupes longues et ont leurs épais cheveux noirs relevés en arrière.

Eh, bien (suspens, roulement de tambours...)

Etre Juif en Iran, c'est plutôt chouette, d'après les trois Iraniennes. Des anti-sémites... oui, il y en a bien quelques uns... Comme partout, non? Bruissements dans la classe. Personne ne s'attendait à ça. Avishag est tellement surprise qu'elle croit que c'est son hébreu qui lui joue des tours. Elle insiste: il y a beaucoup de racisme contre les Juifs en Iran. Non, non, insiste l'autre patiemment. Le fou furieux en chef est très anti-Israël et beaucoup le suivent par ignorance et stupidité... Mais l'Iran est un pays magnifique. Sa copine corrige: il y a des problèmes, quand même... oui, oui, comme partout, de la pauvreté, des écoles en souffrances, des quartiers qui vont mal. Et un intégrisme rampant et envahissant. Mais il ne faut pas tout mélanger, on ne s'est pas enfuies, on est venues par choix.

Abigail/ Avishag est choquée. Elle secoue la tête, incrédule.

Dans le supplémentaire du week-end du journal Haaretz, un grand article sur un savant qui développe des robots pour l'armée israélienne.

Le type en question à la naïveté angoissante des inventeurs de monstres: il parle comme un enfant, plaisante sur ses jouets avec la bonhomie de ceux qui ne veulent de mal à personne. Il explique à l'intervieweur qu'il met au point des robots-soldats pour surveiller les frontières. Ces robots sont dotés d'un "esprit" israélien. Ils savent comment reconnaître leurs adversaires et les signaler aux autorités (les robots ne sont pas encore équipés pour tirer sur les adversaires en question). Il est aussi en train de mettre au point des robot dotés d'un "esprit" palestinien... Le journaliste l'interroge, essaie de creuser ce que pourrait être un esprit "palestinien"... Le professeur en robotique ne se démonte pas, explique avec des mots simples que ce qu'il veut c'est faire des robots pour entraîner l'armée israélienne à chasser les terroristes, et qu'il cherche à organiser la tête de ses robots pour qu'ils puissent réagir comme des terroristes en fuite, qu'ils aient peur, qu'ils soient irrationnels, qu'ils soient violent comme des hommes angoissés.

Mais bon, le professeur concède (avec un brin de regret?), ce qui est difficile c'est que les hommes sont encore plus imprévisible que le plus perfectionné des programmes informatiques. Il est très compliqué d'imiter leur imprévisibilité. On peut s'appuyer sur ce qu'on connaît d'eux, mais parfois cela ne suffit pas. Les hommes, pour le meilleur et pour le pire, sont toujours surprenant. Les robots jamais.

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