Naruna Kaplan de Macedo
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Billet de blog 12 sept. 2008

l'histoire de David et Eliza, Israël Palestine

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au cours d’Hébreu à l’ulpan il y a une tradition : chaque jeudi, en dernière période, l’un des élèves remplace la professeur et raconte une quelque chose. En Hébreu bien entendu.

Je ne sais pas si c’est en réaction à la description que Hayley a fait la semaine dernière de son délicieux weekend chez ses oncles et tante à Efrat (une colonie « soft »… les colons sont modérés et les villages arabes ont juste été « gommés » par des déviations routière, des murs et des murets… peut-être dans un sens les colonies les plus dangereuses) toujours est-il qu’Eliza prend la parole.

Pour la première fois depuis le début des cours, Eliza veut raconter son histoire. Comment elle est venue en Israël, pourquoi et pour qui.

Eliza est une belle italienne, enceinte de maintenant trois mois et deux semaines. Elle a rencontré son mari, David, à l’université en Italie, ils se sont mariés et sont venus vivre en Israël. Ils ont beaucoup discuté sur quel pays choisir, sur où vivre.

David a expliqué à Eliza qu’il était prêt à repartir vivre en Italie à condition qu’elle vienne passez deux ans en Israël. Pour le comprendre, pour comprendre avec quoi il vit.

David Hattam est né d’une mère Juive Israélienne et d’un père Musulman Palestinien. Ses parents se sont rencontrés dans un café à Tel-Aviv, à une époque où c’était encore possible, sont tombés amoureux, ont eu deux enfants : David et sa sœur Suhan. Quand David avait quatre ans, les parents se sont séparés. David et sa sœur sont allés vivre avec leur père dans un village Arabe-Israélien.

Selon la loi juive et selon la loi israélienne, David- de mère Juive- est Juif. Selon la loi musulmane, David- de père Musulman- est Musulman.

La classe regarde Eliza qui tapote son ventre, en souriant du trouble évident que cause cette confusion des évidences parmi ses petits camarades.

Eliza et David habitent à Yaffo, le quartier Arabe de la ville de Tel-Aviv, presque une autre ville à l’intérieur de la ville, où cohabitent des familles arabes et des bobos venus à la fois pour les loyers moins chers et pour l’authenticité des vieilles maisons avec vue imprenable sur la Méditerranée.

Eliza sourit et souligne : quand on vit à Yaffo, dans le vrai Yaffo, on pourrait presque se croire au Moyen-Orient.

Elle raconte la rencontre avec son copain, comment avant de croiser David elle ne connaissait rien du conflit, comment tout ce qui lui est si proche aujourd’hui lui paraissait si loin il y a quelques années.

Eliza marque une pause dans son récit pour demander : des questions ?

Beaucoup…

- Tu es Juive, toi ?

- Ni David ni moi ne pratiquons aucune religion.

- Mais, je veux dire… selon ta mère, ton père… Tu es de quelle religion ?

- Ni David ni moi ne croyons en aucune religion.

- Oui, mais…

- A quel Dieu je crois, quelle est ma foi ? Je ne crois pas en Dieu… ma seule foi c’est la pensée. David est pareil. On veut élever nos enfants comme ça.

- Mais…

- Si je suis de sang juif ?

- Par exemple…

- Cela ne veut rien dire.

- Il se sent plus quoi, ton mari ?

- Il est Palestinien, David, c’est comme ça qu’il se définit.

Eliza reprend le récit de David, qui est devenu le sien.

Cela fait trois ans qu’ils vivent ici. Ils pensent repartir : je sens que je me suis approprié son histoire maintenant, j’aimerais rentrer en Italie. Cela me manque, le calme. Et puis avec la petite…

Les grands parents maternels de David se sont rencontrés dans un camp de la mort, en Pologne, et sont venus en Palestine après la guerre. Les grands parents paternels de David ont été chassés de leur maison en 1948, lors de la Nakba.

- C’est quoi Nakba ?

- C’est un mot arabe qui veut dire Shoah et désigne le jour de l’indépendance de l’état d’Israël. David est de la deuxième génération des survivants de la Shoah et de la première génération des survivants de la Nakba.

La classe continue d’écouter, Eliza raconte David entre les deux mondes Je pense au titre du livre de Michel Warchawsky Sur la Frontière.

Il y a une gêne, une immense gêne.

Ma voisine me demande tout bas : c’est vrai, ce qu’elle raconte ?

Je ne sais pas quoi répondre, je ne comprends pas à quoi s’adresse la question.

Un élève lance : il doit être schizophrène, ton mari.

Eliza continue de sourire, un sourire qui n’a rien d’absent, le sourire le plus présent que j’ai jamais vu. Présent au monde, absolument actif.

Non, non, David va très bien. C’est ce pays qui est schizophrène.

A la fin du cours, je vais dire à Eliza qu’elle ne devrait pas retourner en Italie.

Qu’est ce qu’Israël va devenir si tous les gens présents partent ?

Je lui dis aussi que j’aimerais beaucoup qu’on soit amies.

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