Entre les deux il n'y a rien

IL FAIT BEAU.Cette phrase, d’une absolue banalité, je me la répète tous les matins en voyant le ciel impeccablement bleu sur lequel se découpe les immeubles au béton poreux de la ville de Yafo où je vis depuis une semaine.

IL FAIT BEAU.

Cette phrase, d’une absolue banalité, je me la répète tous les matins en voyant le ciel impeccablement bleu sur lequel se découpe les immeubles au béton poreux de la ville de Yafo où je vis depuis une semaine. C’est idiot mais à la question : alors, qu’est ce qui t’a le plus manqué ? que me posent les amis que je retrouve, c’est en toute sincérité la première chose qui me vient à l’esprit : la chappe bleue d’un ciel rassurant qu’on a la certitude de retrouver un matin après l’autre à sa fenêtre.

Après vient le reste. Tous les gaagouims, mot à la traduction quasi impossible et qui seraient quelque chose entre les souvenirs et les absences. Pas loin de la saudade brésilienne. Souvenirs olfactifs d’abord : l’odeur de la lessive, de la friture cheap, des stations essence (si, si, elle est différente). Souvenirs visuels : les rues traversées, les vues retrouvées.

Et puis une angoisse diffuse. La même qui me suivait comme une ombre quand j’étais arrivée, qui avait fini par me quitter (l’habitude) et qui parfois me revenait comme une piqûre de rappel après des « vacances » en France. Une angoisse que je mets longtemps à identifier. Six jours exactement. Et que hier, j’arrive enfin à cerner.

 

Hier, vendredi soir. Je cherchais du vin et suis entrée dans la supérette qui ne ferme jamais sur la place Rabin. Derrière la caisse, une jeune femme Arabe.

En parlant avec elle, ou plutôt en essayant de lui parler « normalement » et en essuyant la silencieuse insulte que me lance ses yeux gris aux gros cernes violets, je me souviens.

Je me souviens de ce goût mauvais dans la bouche.

Je me souviens de la terrible vérité, implaccable et envahissante que vivre ici en feignant d’y avoir une vie « normale », c’est être un occupant, une occupante, un salaud en somme. Vivre ici c’est être une femme à qui une autre femme, celle qui est de l’autre côté de la caisse en ce soir de shabbat, lance un regard mauvais. Vivre ici c’est savoir que cette femme a raison : je suis son ennemie jusqu’à preuve du contraire. Vivre ici c’est faire l’expérience physique et quotidienne que la tentative d’une conversation « normale » est une insulte peut-être encore pire que tout, qu’elle place cet autre avec qui l’on voudrait partager quelque chose dans une position impossible, la position de quelqu’un qui recoit de la pitié. Elle affaibli celui ou celle qu’on voudrait voir fort. Elle est plus dangereuse que tout, et pourtant on s’y vautre avec tristesse en pareille situation.

Partager quelque chose. Mais quoi ? Qu’est ce que je m’imagine pouvoir partager avec quelqu’un croisé dans une situation pareille ? En France, est-ce que je m’imaginerai pouvoir« partager » quelque chose avec la femme lasse qui bipe mécaniquementmes articles à sa caisse au Franprix ? Bien sûr que des choses nous séparent, construisent notre relation, l’empêchent même. Mais à l’intérieur de ces limites on pourrait peut-être trouver quelque chose qui fasse du commun: une anecdote, un sourire. Et donc peut-être plus.

Je ne peux rien partager avecla jeune femme Arabe de la supérette.

Rien sauf la guerre.

Je fais du coup un effort pour me souvenir du visage de la femme qui m’a acceuilli chez elle après que mon amie Dana lui ai demandé si on pouvait utiliser son « hamam » avant d’aller à la manifestation vendredi dernier dans son village de Nabi-Saleh. Cette femme qui nous a accompagné et nous a présenté son fils en souriant et qui a insisté pour qu’on avale quelque chose avant de partir parce que « c’est bien d’avoir l’estomac calé pour les lacrymos militaires » m’a traduit Dana.

 

J’essaie de me rappeler ce visage mais, à Tel-Aviv, on oublie vite. Tout est fait pour : c’est contenu à l’intérieur du contrat tacite qui lie la métropole à ceux qui la fréquentent.

 

Et du coup je me souviens que pour vivre ici – et par « ici » je veux dire en Israël et par « en Israël » je veuxdire en Israël/Palestine – il faut assumer, constamment assumer, jamais oublier, toujours avoir à l’esprit et au corps qu’on est EN GUERRE. Pas contre l’Iran, cette vaste blague que mon amie Gili balaie d’un mot d’un seul : spin. Non, on est en guerre contre l’oubli qui menace en permanence de nous envahir. En guerre pour ne pas oublier que le front véritable n’est pas celui dont on parle à la radio, pas celui qu’on lit dans les journaux.

Le vrai front est ici même, dans les petits plis du quotidien, dans les ourlets du yomyom, du jour-le-jour. Et c’est une guerre infinie, méticuleuse et harassante. Une guerre de déconstruction de l’idée que cet endroit est « normal ».

Israël n’est pas un endroit normal. Israël est un pays où le type après moi dans la queue, qui paie ses quatre yaourts et ses graines de tournesols à la caissières Arabe revient peut-être de quinze jours de réserve en territoire occupé. Il est peut-être un soldat. Il a peut-être tenu en joue un jeune homme au pull trop ample pas plus tard que le mois dernier. En tout cas, dans le doute, cet homme bronzé et sympathique doit être traité comme un soldat de l’armée de Défense du pays des Juifs. Il est un salaud, donc.Peut-être pas, certes, certes : y’a des gens bien. J’aime imaginer que j’en fais partie. Mais jusqu’à preuve du contraire DANS LES FAITS, je mérite le mépris de la jeune femme impassible qui continue de passer les articles des jeunes bourgeois Juifs de sortie ce vendredi soir de Novembre. Je mérite son mépris et sa haine. Et le seul acte un tant soi peu solidaire dans une situation pareille où le conflit est forcément désamorcé c’est d’encaisser cette haine, ce mépris, ce regard sombre et sans appel.

 

Un ami à qui je demandais de me parler des manifestations de cet été, que certains apellent « la Révolution », d’autres « l’Eté 2011 » en référence à la fois au Printemps Arabe et à Mai 68, a hoché la tête avec tristesse… Non, ce n’était pas la révolution. Le politique, m’a-t-il dit, c’est le dépassement de soi, la mise en jeu de quelque chose. Une prise de risque. Et selon lui, il n’y a pas eu de prise de risque, cet été. Parce qu’il aurait fallu prendre le risque de s’interroger sur l’occupation. Et que, ce pas décisif manquant, le fantasme de « normalité » prévalent, le mensonge se prolongeant… il faut choisir son camp (le mot est mal choisi, je sais).

Pour citer un texte connu, dans une situation pareille on est soit du côté du problème soit du côté de la solution, entre les deux il n’y a rien.

Je n’étais pas là pour savoir s’il y a eu ou non un bouleversement pendant les manifestations de cet été. Mais j’ai été émue quand Dani m’a raconté qu’après la projection en plein air du film « Billin mon amour » sur les luttes contre le mur de séparation où se rejoignent Israéliens et Palestiniens, une manifestation spontanée a surpris jusqu’aux organisateurs de la projection qui ont vu, d’un coup, un millier de personnes sur l’avenue Rothschild porter des drapeaux Palestiniens et chanter : Deux peuples veulent une vraie justice sociale ! (une reprise de la demande de « justice sociale » scandé par les manifestants Juifs). Et puis ? je demande. Et puis, rien. Dani hausse les épaules : le cinéma c’est ça, ça permet l’émotion, au mieux une réaction, mais ça ne change pas le monde, les Israéliens ont trop à perdre pour faire la révolution, la vraie, celle qui en finirait avec cette situation.

 

Et l’angoisse me reprend…

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