Naruna Kaplan de Macedo
Abonné·e de Mediapart

180 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 mars 2022

images écrans / images fenêtres

Je ne sais pas par où prendre mon film.

Naruna Kaplan de Macedo
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

extrait du Diary/ Perlov © REVOIRVIDEO

Je ne sais pas par où prendre mon film.

Si je suis un peu honnête, avant chaque début de tournage j'ai ce passage à vide.
Ce moment où j'ai la tenace impression que toutes les images qui me viennent en tête sont déjà vues, déjà faites. Rien d'inédit, tout est cliché. Arg.

Je suis dans ce dur moment où j'angoisse de n'avoir rien que des idées à mettre en scène, pas de vie vivante. Joie et terreur du documentaire. Quand ça prend, c'est le bonheur le plus intense qui soit. Proportionnel au saut dans le vide qui lui est inhérent.
Et s'il ne se passait rien?

Je m'interroge sur comment faire entrer l'actualité dans mes images.

Après tout j'ai voulu faire un film autour du moment électoral et celui-ci est déjà, d'emblée, dépassé par les événements en Ukraine.

Mais aussi par les nouvelles sanitaires, les "news" sur les candidats, les informations économiques, sociales, écologiques.

Actualité partout, tout le temps. Le flux, les flots.

Débordements continus, massifs et réguliers.

Je retrouve David Perlov.

Celui vers qui je reviens quand l'angoisse des débuts de films se fait trop forte.

Cinéaste israélien, il a passé toute une partie de sa vie à filmer son "journal". Une oeuvre à part où chaque séquence est une réflexion sur le cinéma, la politique, la vie.

Perlov commence son film en 73. En filmant par sa fenêtre au matin du jour de Kippour il se rend compte que quelque chose se passe. Il filmera depuis son poste en noir et blanc la première fois que la guerre apparaît à la télévision. Il dit: "la télévision apporte la réalité dans les maisons, pas une représentation de la réalité".

Je me demande si cela est encore vrai aujourd'hui.

Est-ce que les images que nous recevons de la guerre en Ukraine aujourd'hui ont la distance des représentations?

J'essaie d'imaginer un temps où il y avait un téléviseur par foyer. On regardait les nouvelles ensemble, à heure fixe. C'était un moment où une nation pouvait s'informer, ensemble. On parlait de messe télévisuelle, je crois. Communion collective autour du poste. Evidemment, l'information était partielle. On ne savait pas tout. Je suppose qu'on imaginait un peu ou beaucoup. Est-ce qu'on doutait de ce qu'on voyait au "20 heures" quand il n'y avait que ça? J'imagine que oui.

Aujourd'hui, chacun et chacune a son smart phone.

On lit les nouvelles sur les toilettes, dans le métro, avant un rendez-vous, en attendant le bus, vite fait, un peu par ci, un peu par là. Une image, un début d'article (j'ai pas les codes du Figaro), un résumé rapide, un "live" sur l'avancée russe, un "post" sur les oligarques. Parfois le tout est entrecoupé sur le même objet, de textos, de mêmes, de gifs, de mails, de messages audio. Petit outil prolixe, protéiforme, polymorphe, permanent.

On se demande: t'as vu?

T'as vu la vidéo de Poutine en train de...

T'as regardé le truc où on voit Zelinski dire que...

Machin m'a envoyé le clip où Macron parle avec...

Untel m'a repassé l'extrait où Trump annonce que...

Une nouvelle se mesure à son poids numérique: tel clip a fait tant de "vues", tel autre a battu des records. Et tout, évidemment, est relatif, relativisé, mis en doute, en balance... On est sûrs de rien, on se doit de douter, au moins un peu.

En 2022, alors qu'on a des représentations martiales qui se chevauchent et s'accumulent, alors que nous avons la possibilité de TOUT voir, comment faire une hiérarchie de ces images. A fortiori quand elles se regardent de manière solitaire. Est-ce que cela ne change pas ce qu'on en fait? Si je suis seule avec ces horreurs, si la dimension collective de ces actualités est gommée, est-ce que cela ne change pas la façon dont je reçois chacune de ces estimations ou de ces nouvelles? Ne suis je pas forcée, d'abord, d'interroger ce que ça me fait "à moi"?

Perlov a beaucoup filmé à travers des fenêtres. De son appartement, de sa voiture.

L'image comme ouverture.

Mais, mais, mais. Si une image se referme sur le visage de celui ou celle qui la regarde, si une image fait écran, alors elle empêche. Obstruction littérale.

Je me demande comment faire pour que les images d'actualité deviennent dans mon film des fenêtres, pas des écrans.

A suivre,

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Inflation : en France, grèves partout, augmentations nulle part
Depuis des semaines, des arrêts de travail éclatent dans toute la France, et dans tous les secteurs. Le mot d’ordre est toujours le même : « Tout augmente sauf nos salaires. » Après des négociations décevantes, les travailleurs se mobilisent pour obtenir des augmentations à la hauteur de l’inflation.
par Khedidja Zerouali
Journal — Économie
Le risque d’une crise systémique de l’économie
Avec l’irruption de l’inflation s’engage une nouvelle phase de la crise du capitalisme. Désormais, celle-ci semble totale et multidimensionnelle. En trouver l’issue sera de plus en plus complexe. 
par Romaric Godin
Journal — États-Unis
Attaque du Capitole : Donald Trump plombé par un témoignage dévastateur
Une membre du cabinet de l’ancien président états-unien a témoigné mardi devant la commission d’enquête sur les événements du 6 janvier 2021. Elle affirme que Donald Trump savait que ses partisans étaient armés et qu’il a voulu les rejoindre.
par François Bougon
Journal
La crise politique de 2019 secoue encore la Bolivie
L’ancienne présidente par intérim, Jeanine Áñez, a été condamnée à 10 ans de prison pour non-respect de la Constitution et manquement à ses devoirs, pour s’être installée à la présidence sans en avoir le droit, en 2019, après le départ d’Evo Morales. Une procédure judiciaire loin d’être finie. 
par Alice Campaignolle

La sélection du Club

Billet de blog
« Very bad trips » à l’Organisation mondiale du commerce
20 mois et 6 jours de négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour finalement acter, une nouvelle fois, que le commerce prime sur la santé. L’OMC et l’Union européenne (UE) se gargarisent aujourd’hui d’un accord sur la levée temporaire des brevets (TRIPS) sur les vaccins anti-COVID.
par Action Santé Mondiale
Billet de blog
Innovation et Covid : demain, rebelote ?
La quiétude retrouvée dans nos pays n’est pas de bon augure. S’il y a résurgence du Covid, tout est en place pour revivre ce qui a été si cruellement vécu: l’injustice dans l’accès aux vaccins à l’échelon mondial et le formatage de la gestion de la pandémie au gré des priorités économiques des pays riches et intérêts financiers des firmes pharmaceutiques ... Par Els Torreele et Daniel de Beer
par Carta Academica
Billet de blog
Pour un service public de santé territorial 3/3
Publié sur le site ReSPUBLICA et écrit avec Julien Vernaudon, le premier volet de cet article donnait le contexte historique, le second une analyse de la situation actuelle des professionnels de santé de premier recours et de leur évolution. Ce troisième et dernier volet propose la création d'un vaste et nouveau service public se santé territorial.
par Frédérick Stambach
Billet d’édition
Covid-19, 7ème vague : l'État se rend encore « fautif »
Une septième vague de contaminations au COVID-19 frappe la France. Alors que le tribunal administratif de Paris a reconnu l'État « fautif » pour son impréparation lors de la première vague, le gouvernement ne semble pas tenir compte des remarques passées ni des alertes de la société civile.
par Mérôme Jardin