Le plomb, encore

Suite à l'incendie de Notre Dame, nous avons constaté que nos deux fils présentaient des plombémies trop élevées. Alors, nous avons quitté Paris puisqu'il paraît que l'éloignement est la seule méthode efficace pour lutter contre les effets de cette pollution. Voici la lettre que nous avons diffusé aux parents d'élèves, une manière de prendre date pour les luttes à venir.

Chers voisins, parents d'élèves, connaissances, amis,

Nous en avions parlé avec certains d'entre vous, mais cette fois-ci c'est officiel: nous déménageons. Nous partons de Paris et Atlas et Zeev feront leur rentrée en janvier dans le Sud Ouest ! Ce départ est une joie, bien sûr. Mais pas seulement.

Si nous avons choisis de partir ainsi, en cours d'année et de manière un peu précipitée, c'est parce que nous voyons clairement que malgré nos insistances, le nécessaire n'est pas encore fait pour mettre nos enfants à l'abri de la menace étrange qu'est la pollution au plomb. Je dis étrange parce qu'elle est invisible, et que ses conséquences sont à bien trop long terme pour pouvoir être palpables.

C'est donc bien étrange de parler d'un futur terrible, lointain et putatif.

Etrange de parler de ce qui pourrait être dangereux, alors que, visiblement, tout va bien. 

Il y a eu une petite mobilisation. Quelques uns et quelques unes d'entre vous se sont joints à nous pour des réunions. C'est toujours un peu ennuyeux, ces réunions. Et puis pas très gai, assez anxiogène, trop souvent éparpillé. Bref. La vie a repris le dessus. Le temps nous a rattrapés. Et puis il faut dire ce qui est: tout le monde va bien, non? ça pourrait être pire, non? Alors pourquoi insister?

Dans les derniers mois nous avons rencontré des chercheurs et des chercheuses qui travaillent sur le sujet des pollutions. Amiante, nucléaire et arsenic sont leurs spécialités, substances qui ont en commun avec le plomb d'être un mal invisible, un poison au long cours et sur le long terme. A l'occasion d'une de ces réunions j'ai interpellé une chercheuse, une femme grâce à qui l'amiante a été interdite en France, parce que l'amiante tue et que cette femme a réussi à le prouver.

J'ai demandé à cette chercheuse si nous devions quitter Paris, aux vues de plombémies de nos enfants. Elle n'a pas hésité: si vous pouvez, oui, faites le.

Alors nous partons.

Parce que la plombémie de nos fils ne descend pas. Elle stagne. En dessous du seuil "acceptable" dit "seuil de vigilance". Mais elle ne descend pas. Ce qui veut dire qu'ils continuent d'être exposés à ce maudit plomb.

Nous avons testé chez nous: pas de plomb. Alors, ça vient d'où?

Les seuils, c'est une chose étrange. L'ARS dit qu'en dessous de 25 il ne faut rien faire mais plusieurs médecins s'alarment. J'ai entendu des "ah oui, quand même" effarés à l'annonce du chiffre de la plombémie des garçons. J'ai vu des mouvements de stupeur anxieuse qui m'ont fichu la trouille.

Mais aussi des relativistes qui expliquent que ça pourrait être pire.

Oui, bien sûr que ça pourrait toujours être pire.

Qui croire? ça rend fou.

Je suis cinéaste, documentariste. Je travaille avec le réel, je me documente dessus pour mes films et dans ma vie, je fais avec comme tout le monde.

Le réel, c'est beaucoup ce qu'on sait, mais c'est aussi ce qu'on apprend.

J'ai appris beaucoup de choses sur le plomb ces derniers mois.

J'ai appris que c'est un neurotoxique. Un cancérigène. Un reprotoxique. Un mutagène.

Et pourtant j'ai entendu des fonctionnaires, notamment de l'ARS, dire que ça va, qu'il ne faut pas s'inquiéter. Raison garder, disent-ils.

Quand je vous dis que ça rend fou... 

Vous avez de la chance : Florence Berthout, la maire du 5ème, est tenace. Elle y croit, elle, à la menace du plomb. Depuis le début, depuis l'incendie, elle fait en sorte de circonscrire le problème. Elle a mis en place des dépistages. Elle a insisté pour que les écoles soient nettoyées. Mais sans vous elle n'arrivera à rien parce que tout est mis en œuvre pour faire comme si de rien n'était. Le chantier de la cathédrale n'est toujours pas confiné. Il est question de rouvrir le parvis de Notre Dame avant Noël, pour les touristes.

Nos enfants vont grandir, le temps va passer. Nous partons pour les mettre à l'abri, parce que l'éloignement est la première recommandation contre ce danger invisible.

Mais je vais faire, nous allons faire, notre possible pour que le crime (le mot est pesé) soit puni. Le poison-plomb est insidieux autant qu'il est toxique. Le plomb est partout nous dit-on. C'est vrai. Les peintures au plomb sont partout nous dit-on. C'est vrai aussi. Sur les murs, dans les rues, dans les écoles aussi. Mais tout est ici fait pour nous faire oublier que chaque jour nos enfants s'intoxiquent à petites doses.

Il y a eu mise en danger d'autrui par l'absence de prévention, de précaution, de planification vis à vis de l'événement exceptionnel qu'a été la dispersion de 400 tonnes de plomb dans l'atmosphère parisienne suite à l'incendie de Notre Dame. Ce crime doit être nommé, documenté. Ses conséquences doivent être partagées. Pour qu'elles soient contenues, minorées si c'est encore possible ou du moins qu'elles n'empirent pas. Saviez vous que dans nos écoles, Cujas et Cousin, il y a des élèves, camarades de classes de vos fils et de vos filles, dont les plombémies dépassent le seuil de 25? Des enfants à plus de 30? Des enfants à plus de 50, c'est à dire en état de saturnisme? 

Il me semblait fondamental de prendre date avec cette lettre.

Les conséquences de ce crime seront sur le long terme. Nos enfants vont vivre avec une épée de Damoclès au dessus de leurs têtes, conséquence directe de l'absence de prévention suffisante vis à vis de ce danger si difficile à quantifier. Nous ne pouvons pas savoir ce qu'il va se passer pour eux des suites de cette contamination.

Je veux bien croire que le problème du plomb à Paris ne date pas de l'incendie.

Mais 400 tonnes de plomb sont parties en fumée suite à la fonte de la flèche de Notre Dame, et ces tonnes de métal lourd ont pollué nos vies, celles de nos gosses et des vôtres.

Qui ont des plombémies beaucoup trop élevées pour leur âge.

Il y a des institutions qui existent en France, dont la mission est la prévention et la veille sanitaire. Il y a eu de graves manquements. Et celles et ceux qui responsables devront répondre de ces manquements devant la justice. Comme il est coutume de dire : ceci n'est pas une menace, c'est une promesse. Et ce déménagement va nous permettre d'être beaucoup plus patients.

Nous pensons déposer une plainte contre X. Et si celle-ci ne désigne aucun coupable pour le moment, les (ir)responsables de l'état de fait décrit ici sont parfaitement connus et devront tôt ou tard rendre des comptes. N'hésitez pas à nous contacter via la liste de diffusion STOP PLOMB si vous voulez vous joindre à nous.

 

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