à propos du retour

Alors que je suis plongée dans la lecture du merveilleux (le mot est faible) livre de David Grossman, je reçois un texto. SFR m’informe que : la famille de Gilad Shalit fait part de sa joie, pour plus d’info connectez-vous au site http//www.setcfetcretc directement depuis votre mobile. Il est libéré ? On dirait.

Alors que je suis plongée dans la lecture du merveilleux (le mot est faible) livre de David Grossman, je reçois un texto. SFR m’informe que : la famille de Gilad Shalit fait part de sa joie, pour plus d’info connectez-vous au site http//www.setcfetcretc directement depuis votre mobile. Il est libéré ? On dirait. Il semblerait que le gouvernement israélien, probablement désireux de mettre tout le monde d’accord en ces temps troubles, a décidé que le moment était propice au retour du soldat dans le giron national. Il faut dire que, bon sens mis à part, peu de choses sont autant partagées que l’idée qu’un otage libéré, c’est bien.

 

Il est mièvre de réduire le formidable livre de Grossman, Une Femme fuyant l’Annonce, à son intrigue. L’histoire est très forte, mais c’est surtout qu’à partir d’elle Grossman prend le monde à bras le corps avec ses mots denses : la guerre, les hommes, les femmes, la maternité, la transmission… et au cœur du récit, gluante comme une peste : la peur. Ora, le personnage principal est une mère qui, son fils s’étant porté volontaire pour une opération militaire dangereuse, fuit en avant, décidée à ne pas rentrer chez elle pendant les vingt-huit jours que durera l’opération. Ora pense ainsi conjurer la mort de son cadet en uniforme, cet enfant devenu homme devenu soldat devenu cible, dans une guerre permanente.

 

En lisant, je me souviens de comment j’étais devenue supersticieuse, en Israël. J’avais des rituels secrets pour ces moments où la trouille remontait trop dans ma gorge. Petits gestes obsessionels et honteux qui me feraient rougir aujourd’hui si je n’étais persuadée qu’ils ont eu la salutaire fonction de me préserver d’un débordement de folie, qui n’est jamais tout à fait loin sous un tel régime de terreur. Folie, basculement de l’autre côté. Le saut fatal hors de ces murs sur lesquels on s’appuie pour se contenir au quotidien. Si je ne mange le riz grain à grain, tout ira bien. Si j’arrive à la porte avant que la minuterie ne s’éteigne, tout ira bien. Si je ne marche pas sur les rainures du carelage de la salle d’eau, tout ira bien.

Tout ira bien.

C’est quoi, ce « tout » ?

 

La veille du départ au service de son jeune fils Yotam, Benny donna un grand dîner. J’étais invitée. On y but un magnum de champagne qui n’avait presque pas de bulles, on y mangea les plats préférés de Yotam. Les parents et les amis avaient apporté des cadeaux : une lampe pour les tours de garde, un thermos pour les nuits froides, un livre, des conseils, de la musique, des chaussettes.

Les hommes avaient raconté des histoires d’armée.

Je me souviens qu’au début, à mon arrivée en Israël, ces histoires militaires me fascinaient. C’était toujours ma première question, quand je rencontrais quelqu’un : raconte-moi ton service. J’avais l’intuition que c’était par là que je pourrais comprendre le pays et ceux qui y vivent. Et puis, petit à petit, ces histoires ont commencé à me dégoûter. Les histoires et le rituel qui enveloppait leur récit, inévitablement affublé de fioritures, de fausse humilité ou de plaisanteries grasses. Elles m’insupportaient, ces histoires, et pourtant je ne pouvais pas ne pas demander : s’il te plaît, raconte-moi ton service.

Le soir du départ de Yotam, comme à chaque départ à l’armée, il y a eu des discours. Le père de Yotam a parlé. Il a dit des choses d’une tristesse inouïe à ce fils engagé dans une unité de combat. Il a parlé de sacrifice. Il a parlé de cette tradition juive du rachat des nouveaux-nés aux prêtres, rachat censé garantir son salut. Mais, a conclu le père : chez nous maintenant on ne rachète plus nos enfants, c’est eux qui doivent se racheter, seuls.

 

Et j’ai pensé : il sait, ils savent.

Tous ces hommes qui ont fait leur service militaire, qui ont vécu ces histoires macabres qu’ils racontent en montrant leurs dents dans des rires faux. Ils savent ce que c’est et pourtant. Pourtant ils envoient leurs enfants rencontrer l’horreur. Je ne parle même pas de la mort. Je parle de l’horreur, the horror, the horror… l’horreur de ces jours passés au service, en caserne, à se préparer à se battre, à se transformer dans ces adultes horribles qui ont fermé les yeux, qui les ont autorisé à venir là pour devenir ceux qui par la suite enverront leur fils, encore, rencontrer l’horreur. Une horreur particulière, puisqu’elle ne s’incarne même pas dans un projet, dans une cause : à quelques rares exceptions fanatiques près, ces sacrifices ne sont pas organisés autour d’un discours idéologique. Non, la guerre est là, c’est un fait et mon fils doit la connaître intimement, comme moi je l’ai connue. Après tout je n’en suis pas mort, moi, de cotoyer l’horreur… et puis à mon époque, avant, c’était pire… on se battait beaucoup plus.

 

Le livre de Grossman parle aussi de cela : ce secret partagé par les hommes sur le dos des femmes qui les entourent. Sale petit secret de polichinelle, partagé par toutes et tous dans une confidentialité de pacotille, pour la forme. Secret misérable, secret assassin. Ora aussi se pose la question : comment ai-je pu le laisser partir ? Une question que j’ai déjà entendu plusieurs mères se poser, sans jamais lui trouver de réponse. L’interrogation tenant à la fois lieu d’aveu d’impuissance et de confession.

La définition de la névrose est la répétition. On refait un geste qu’on sait nocif voir dangereux, mais on ne peut pas s’empêcher : la maladie domine.

En lisant Grossman je replonge dans la folie israélienne, ce lieu où « pour des raisons de sécurité » on inocule consciemment la maladie à ses enfants. On leur apprend l’horreur, à vivre avec l’horreur.

 

Je me demande dans quel état va revenir le soldat Shalit. Je me souviens qu’à un moment où il avait été question de sa libération on avait imaginé une conférence de presse du soldat libéré où il haranguerait la foule et parlerait de la nécessité de libérer la bande de Gaza de l’oppression israélienne. Je me demande comment il pardonera à ceux qui l’ont laissé partir. Je me demande s’il sait, même, que rien n’excuse cet abandon.

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