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Le Club de Mediapart dim. 31 juil. 2016 31/7/2016 Dernière édition

Boycott

Il y a quelque temps de cela, à Tel-Aviv, je rentrais chez moi dans un début d’orage avec sous le bras ma copine Dafna, un paquet de pâtes et une bouteille de vin… quand nous nous rendîmes compte qu’il nous manquait un ingrédient essentiel à la soirée qu’on se mijotait : la sauce tomate.

Il y a quelque temps de cela, à Tel-Aviv, je rentrais chez moi dans un début d’orage avec sous le bras ma copine Dafna, un paquet de pâtes et une bouteille de vin… quand nous nous rendîmes compte qu’il nous manquait un ingrédient essentiel à la soirée qu’on se mijotait : la sauce tomate. Pas de problème, entre chez elle et chez moi il y a le mini-market à la devanture rouge, il n’y a qu’à y passer en chemin. Ah, non ! Dafna est catégorique : on peut pas y aller. Ben on a pas trop le choix, sauf si tu veux manger des pâtes au beurre mou. Non, non, on peut pas.

Dafna m’explique : quelques jours plus tôt, elle et son copain Max faisaient leurs courses au mini-market où ils avaient pris leurs habitudes depuis leur récent emménagement dans le quartier. Les jeunes hommes qui y travaillent étaient devenus des copains et Max discutait foot avec le caissier quand Dafna a débarqué en trombe, une boîte d’œufs à la main… des œufs produits en territoires occupés, par des colons.

Dafna et Max s’empressent d’expliquer au caissier et à leurs nouveaux amis tout le mal qu’ils pensent de la revente des produits des territoires.

Ils font face d’abord à une incompréhension opaque (maisqu’est ce que tu t’en fous d’où viennent tes œufs, toi ?), puis à une certaine dérision (t’as qu’à acheter des œufs iraniens, si t’en trouves !)… qui se transforme vite en agacement (après tout, il faut bien qu’ils vivent de quelque chose, les colons, non ?) qui vire à l’incompréhension haineuse de part et d’autre (ben non, justement, je voudrais qu’ils crèvent ! tu n’as pas le droit de dire ça, antisémite !)

Bref, Dafna et Max étaient sortis fâchés à vie avec le mini-market… et il était hors de question d’y retourner.

En même temps, la seule idée d’avoir à refaire un bon quartd’heure en sens inverse…

Sous la pluie.

Dans le froid.

Tout ça pour un misérable pot de sauce tomate. Qui plus est produit en Italie.

Et si tu y allais, toi ? me suggère Dafna… après tout ils ne te connaissent pas… et puis, après, on n’y retournera plus jamais, jamais, jamais !

 

Je repense à cette anecdote parce que, récemment, la question du boycott d’Israël revient sur la table de différentes manières et que j’ai beaucoup de mal à me positionner, même si je sens bien que je devrais avoir quelque chose d’intelligible à dire sur le sujet au delà du mollasson et usuel: « c'est compliqué». Comme cette tribune dans le Monde, par exemple : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/09/15/israel-cible-de-ken-loach-par-ariel-schweitzer_1240779_3232.html

 

Lors de mon dernier voyage en terre sainte, j’avais ramené deux cartouches de cigarettes israéliennes, des « Noblesses », totalement cheap là-bas, exotique en diable ici. Je les propose à mon entourage avec largesse, d’autant que passé les trois premiers paquets et l’excitation de la nouveauté, le tabac brun a fini par m’écoeurer un peu. Je passe sur les mauvaises blagues (éh ! elles vont pas m’exploser à la gueule tes clopes, si ?) et sur les commentaires con-cernés avec froncement de sourcils et frémissement des lèvres indignés, of course (mais comment peux-tu ? tu escomplice un point c’est tout… cette clope c’est l’occupation !)…

Le fait est que je ne sais pas trop quoi répondre.

C’est à dire, je dis :

Non, ma clope ne va pas t’exploser à la gueule et non ma clope ce n’est pas l’occupation.

Mais à part ça…

Je pense, non je sais, qu’il faut activement refuser d’acheter quoi que ce soit qui est produit dans les colonies. Je pense, non je sais, qu’il faut surveiller où sont produits les légumes et les fruits et les œufs et les poules qu’on achète en Israël. La vague « bio », outre l’agacement tout à fait légitime qu’elle provoque (parce que c’est une« vague », parce qu’elle est parfaitement floue) a ceci de particulier en Israël que la plupart des produits « bio » israéliens sont produits dans les territoires… Les poules élevées en plein air, dans les grands espaces « vides » ou plutôt « vidés », les fruits et légumes cultivés sans pesticides dans les nouvelles grandes étendues vertes où l’eau abonde, étrangement, depuis peu.

 

Il faut refuser de toucher quoi que ce soit qui vienne des colonies… Et oui, cela peut vraiment changer quelque chose, si vraiment tout le monde s’y met, au boycott. L’exemple de l’Afrique du Sud délaissant l’Apartheid parce que le travail de sape sur son économie devenait trop lourd à porter est le meilleur argument en sa faveur.

 

Mon problème c’est quand ce boycott s’étend à tout ce qui a trait à Israël. Tout Israël. Là, j’ai du mal parce que je trouve qu’il serait dommage de priver nos yeux et nos oreilles des films de Sivan ou de Folman… et j’en passe, et des meilleurs… ou des moins bons, d’ailleurs, mais si souvent tellement intéressants.

Et les livres ! Et les photographes ! Et lespeintres ! Et les musiciens !

C’est à dire : les travaux critiques de l’occupation, mais pas seulement…

Mais en même temps, force est de constater qu’on a du mal à imaginer un boycott efficace s’il est sélectif. D’autant qu’en Israël, les colonies sont financées par l’état. Et que pour prendre le mal à sa source, il faudrait bien évidemment boycotter l’état d’Israël. Alors…

 

Je ne peux pas me souvenir sans un dégoût diffus de la description d’un oncle de Nadav qui parlait du temps béni d’avant l’occupation en des termes lyriques : c’était génial, on y allait tout le temps, en Palestine… ! La bouffe était bonne, les légumes pas chers ! On remplissait son frigo pour un rien ! On pouvait même acheter des meubles !

Mais, sans fausse ingénuité, il est terriblement vrai queles premiers rapports entre les peuples sont économiques, non ? Au temps d’avant les bouclages sur les territoires, des Palestiniens travaillaient en Israël, allaient au cinéma en Israël, tombaient amoureux en Israël… Ils avaient rarement des rapports d’égal à égal avec les Israéliens, ne rêvons pas… mais ils avaient des rapports, ce qui aux vues de la présente situation n’est pas peu de chose.

 

Quand je raconte l’anecdote de la sauce tomate à un ami français, il soupire: tu vois, si tu n’habitais pas en Israël…

Les trois petits points c’est pour le sous-entendu.Sous-entendu dans lequel il faut entendre : tu n’aurais pas ce genre de problèmes glauques et minables, tu aurais la conscience tranquille, tu ne participerais jamais, jamais, jamais à l’occupation de façon active ou larvée, de façon ouverte ou planquée, tu ne ferais pas partie de cette immondice qu’est la soumission d’un peuple par un autre, même de façon passive, même sans t’en rendre compte.

Je sais qu’il a raison. Donc je me retiens de dire que l’occupation d’un peuple par un autre en France ou ailleurs, a d’autres manières insidieuses de s’immiscer dans le quotidien. Parce que ce n’est pas lesujet.

 

Ce qui nous ramène à la question : est-ce bien raisonnable de vivre de connivence avec un état puisque derrière tout système étatique se cache des petits et des grands crimes ?

Il faudrait pouvoir être libre de cette participation.

En inventer une autre, évidemment subversive, qui ne serait pas fondée sur l’exclusion des autres dans un repli sur soi auto-suffisant et présomptueux… puisque force est de constater que nous habitons, tous, le mêmemonde unique.

 

Sur ce, shana Tova, une bonne année !

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Existe-t'il une liste des produits "made in Israël" ? Ce serait sûrement une avancée que de la divulguer si c'est le cas.