Depuis Douchy, avant confinement

Il y a quelques temps de cela, quinze jours, une éternité, un monde, j'ai commencé un tournage dans les Hauts de France. A Douchy les Mines. Une petite ville (ou un grand village, la question mérite d'être posée et les habitants n'ont pas d'avis tranché sur la question), où le maire communiste sortant affrontait un jeune loup frontiste.

Il y a quelques temps de cela, quinze jours, une éternité, un monde, j'ai commencé un tournage dans les Hauts de France.

A Douchy les Mines. Une petite ville (ou un grand village, la question mérite d'être posée et les habitants n'ont pas d'avis tranché sur la question), où le maire communiste sortant affrontait un jeune loup frontiste.

 

La mairie, communiste depuis toujours, vivait pour la première fois des élections tendues: un candidat félon, ancien adjoint au maire et secrétaire de section au PC pendant des années avait monté une liste d'opposition. Sa liste était soutenue par le FN jusqu'à ce que le député frontiste local y voit deux femmes voilées.

Pas possible, ça.

Alors il y eu trois listes: PC et divers gauche, FN qui s'assume, et dissident confus.

 

Mon film devait raconter à la fois le quotidien de la ville et les élections depuis la place Paul Eluard centre ville de Douchy où les habitants se croisent à la mairie, dans les commerces, à la poste, ou au café... Problématiques locales, enjeux nationaux, allers et retours entre petites et grandes histoires. Je porte le film depuis presque un an, et j'avais évidemment hâte de rencontrer mes personnages et mes décors...

Nous avons commencé le tournage à un moment (il y a quinze jours, une éternité) où le virus COVID 19 était encore loin, quelque chose de relié à ce qui se passe "là bas", ailleurs. Pas à Douchy.

Les habitants blaguaient à son propos, se faisaient la bise avec insistance "pour faire chier Macron" ou se moquaient des solution hydroalcooliques préconisées.

Et puis, ça a pris de l'ampleur, ça a gonflé.

Le corona virus comme révélateur.

 

Entretien chez le coiffeur avec M. Franquet, candidat pour le Front à la mairie.

Il demande (véridique) une coupe à ras. Sabot trois, il a l'habitude.

Assis, il se détend, bavasse: vous savez, les mesurettes du gouvernement vont nous mettre dans le brun, depuis le temps qu'on le dit, NOUS, qu'il faut fermer les frontières...

Mais est-ce que les frontières arrêtent les virus?

Clairement pour lui la question est ailleurs.

Et le discours violent mais pas trop, paroles contenues mais fermes, rodé en somme, continu d'interrompre le bourdonnement de la tondeuse. C'est lisse comme un crâne tondu, et quand on est à la question, force est de constater que ça glisse, ça ne donne pas de prise.

A l'image, une scène de barbier étrange qu'il faudra rythmer au montage.

Au son, un discours de haine polie. Bizarre.

 

L'équipe du maire est déboussolée devant les injonctions contradictoires qui affluent trois jours avant le vote, deux jours avant le vote, quelques heures avant le vote.

Le maire arrive à en rire, un peu: ils nous donnent des indications mais en gros c'est quand même démerdez vous à tous les étages!

Il y a le quotidien d'une ville enclavée, chamboulé par des ordres venus d'ailleurs. On peut, on ne peut pas. On doit, on ne doit pas. Il y a ce qui est possible et ce qui est vécu, ce qui semble de bon sens, et ce qui parait d'autant plus hors sol que cela va à l'encontre des pratiques inventées à partir du concret. L'échelle locale permet de voir l'impossible dialogue entre un pouvoir central et des habitants isolés des services publics mais s'appuyant sur ses services municipaux pour vivre. Et vivre, c'est quoi? Se nourrir, se loger, se déplacer, travailler... Dans le bureau du maire, les habitants défilent pour demander une chose, en réclamer une autre. Un appartement, une place de parking, un bon alimentaire en plus, un carnet de ticket de transport pour la voisine... C'est direct, de citoyen à citoyen. Sans filtre. Alors forcément, ce qui vient d'en haut peut être d'autant plus perçu comme intrusif.

 

L'abbé rouge tient la messe et distribue l'hostie aux quelques fidèles venues y assister. La prière n'éloigne pas le virus mais sait-on jamais, prions quand même! Etre ensemble, faire peuple, c'est le devoir de tous, que ce soit dans une manifestation ou dans un église.Le père Joseph c'est la lumière rouge au bout du tunnel, l'espoir d'une communion possible par la parole et dans les idées. Il est à Douchy comme en terre sainte, s'occupe des uns et des autres sans discriminer: quelqu'un qui vote FN peut tout simplement s'être égaré, lui parler c'est un début, vous savez ce que c'est "au commencement était le verbe!"

 

Devant l'arrêté préfectoral interdisant les rassemblements de plus de 100 personnes, la dernière allocation du maire à ses soutiens est annulée le vendredi. La peur du virus commence à se faire sentir, mais ce qui prime est le sentiment de ridicule: on annule tout et on maintient les élections?

Du côté du tournage, pas question de s'arrêter. J'ai l'impression d'être en mission, capter ce qui se dit et ce qui se passe dans ce lieu isolé me semble être une manière de tenir à distance l'angoisse qui commence à monter (en témoigne les insomnies qui égaient mes nuits et celles de l'équipe) mais aussi le virus (un peu de pensée magique n'a jamais fait de mal... ou si?)

Et puis, les rumeurs de confinement, les nouvelles anxiogènes plus ou moins contradictoires, les enfants à l'autre bout de la France... Tout pousse à arrêter.

On attend le premier tour, et on se casse.

 

Dans le train rempli de gens masqués ou planqués sous des foulards, les vapeurs de gel hydroalcolique donnent mal à la tête. C'est un temps suspendu, comme le début d'une longue attente pleine d'incertain.

 

 

 

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