Liberté mon cul

La quatrième de couv’ du « Libé » de ce lundi fait le portrait d’une jeune femme rousse (on la voit en photo) qui se prostitue dans la joie et la bonne humeur.

La quatrième de couv’ du « Libé » de ce lundi fait le portrait d’une jeune femme rousse (on la voit en photo) qui se prostitue dans la joie et la bonne humeur.

L’article macabre ne propose rien d’autre qu’un constat morne à l’image de l’époque : la prostitution n’est pas un drame, c’est un « métier » qui se fait entre gens bien, appelés dans l’article « habitués » ou « escorts de luxe », dans des cadres « soignés ».

Si, si. C’est chic et pas un truc de crève la faim ou de marginaux. Pour preuve cette jolie jeune fille tout ce qu’il y a de plus semblable à nous, de plus proche de nous, de plus familier. La prostitution, elle s’y investit « corps et âme », tout en étant vraiment comme nous : elle a un « job », elle est « débridée et sans complexe » mais « pas inconsciente », pour preuve elle « fait des économies ».

Comme nous, c’est à dire lecteur de libé. C’est à dire plutôt blanc, plutôt bien éduqué, bien nourri, bien logé, bien dans son crédit foncier et bien dans ses pompes – pour les pompes, voir au choix le « next » de la rentrée et sa sélection fournie, ou le numéro du weekend spécial nique-la-crise où un jeune entrepreneur aussi propre sur lui que la prostituée du début de semaine propose des baskets « éthiques » en caoutchouc africain produits dans la joie et la bonne humeur néo-libérale si « furieusement tendance » en cette rentrée.

Depuis longtemps déjà la prostitution n’est plus facteur d’indignation pour personne. Et d’ailleurs, comment s’en indigner ?  pourquoi s’en indigner ?

Chacun est libre, bordel !

Mon corps m’appartient, j’en fais ce que je veux. Ton corps t’appartient, libre à toi de le brader ou d’en jouer aux enchères… Si tu es malin/maline tu en tireras un bon prix et on ne pourra que célébrer tes prouesses entrepreneuriales.

« Moi j’ai toujours eu le choix » dit la demoiselle rousse.

Et c’est évidemment vrai. Elle a le choix.

Elle a choisi d’exploiter son corps, mais l’article est très clair sur le fait qu’elle, contrairement à d’autres, aurait pu exploiter autre chose. Ses pieds, par exemple ou (puisque l’article insiste lourdement sur le fait qu’elle est passée par Science Po et qu’elle est donc tout le contraire d’une potiche exploitée) « sa tête bien faite », comme le ferait un ingénieur. C’est une veinarde, Marla (le nom de guerre de la prostipute à l’honneur en ce lundi) et elle le sait si bien qu’elle voudrait aider les autres moins chanceux qu’elle en faisant un jour de l’humanitaire ou un truc du genre. Exploitée, elle ? Elle a tellement conscience de qui elle est ! L’exploitation c’est pour les faibles, pas pour « l’élite française » à laquelle Marla appartient. Cette élite qui sait ce qu’elle vaut, qui le vaut bien, qui paie le prix fort et qui se vend pareil.

D’ailleurs, le mot « exploitation » est galvaudé. Après tout, on « exploite » bien des mines d’uranium ! Pourquoi ne pas envisager son capital-cul ou son capital-tête comme une ressource ? Dans un monde d’échanges (culturels, financiers) globaux, ce serait diablement rabougri de ne pas s’envisager soi-même comme une monnaie de troc. A chacun selon ses moyens, comme disait l’autre (c’était comment, déjà, qu’il s’appelait, l’autre ? qu’importe… la mémoire courte ça aussi c’est une tendance de cette civilisation).

Le choix, elle l’a, la rousse Marla.

Et c’est ça qui fait que tout ceci s’agence dans la joie et la bonne humeur. Rien de sordide, comprenez bien. Seule ombre au tableau : les autres, encore eux, si critiques et si étriqués quand il s’agit de sexe ! Pff… ils pensent petit, qu’est ce que vous voulez que je vous dise.  C’est malheureux comme ils pensent petit. Mais c’est qu’ils doivent être cela : des gagne-petit, des minables, au fond… des pauvres, en somme. Et qui vont le rester, pauvres misérables et miséreux.

On serait tenté de les plaindre, ces minus, si l’on ne les voyait pas en ennemis de ce mode de vie défendu bec et ongle tant par la jolie Marla que par l’auteur de l’article au cynisme glacé.

Il y a une guerre et Marla a choisi son camp.

« Libération » aussi, visiblement.

Les pauvres sont priés d’aller se faire voir. Ou du moins de savoir vendre un peu mieux leur misère.

La guerre se joue ici entre ceux qui savent reconnaître l’absolu besoin de cette liberté flasque comme conditionnelle au bonheur, et les autres qui n’envisagent pas la vie vivante sans une certaine éthique.

Ceux qui soutiennent la possibilité de vendre, d’échanger ou de prostituer  tout ce qu’on veut sont prêts à se battre pour promouvoir leurs idées. Vendre des chaussures, des fringues, des bijoux, des disques, des livres, des corps ou du temps de cerveau disponible, tout et n’importe quoi en somme, est une bataille, une lutte… une guerre, qu’ils mènent sur plusieurs fronts.

Pourquoi diable est-ce que ceux qui estiment que la vie est autre chose que la somme de ce qu’on accumule ou possède ne seraient pas plus organisés ?

Le problème n’est pas qu’il y ait encore des prostitué-e-s.

(Quoique… )

Ici, en tout cas, le débat est ailleurs.

Le débat est dans le fait que dans les pages d’un journal (pris ici comme symptôme), personne ne s’offusque que la mise en vente des corps et des idées soit monnaie courante. Ou plutôt : non content de ne pas s’en offusquer, le marché est promu, célébré, fêté à tous les étages et à tous les niveaux.

Le marché du cul et le marché de la pompe.

Le marché… c’est la seule proposition de cette époque et « libé » est tombé dans le panneau. Sans délectation mais avec pragmatisme.

Il y a un programme pour ceux qui croient au marché. Pas de plan machiavélique, non. Mais un programme tout de même. Un horizon lugubre qui ne convie à rien d’autre qu’une perpétuelle mise en vente des affects, des corps, des hommes et des femmes.

Comment sortir du constat amer ? Certainement pas par une autre forme de constat, cela revient au cynisme.

Mais si l’on ne part pas du principe que le marché est à abattre,  alors on laisse à ses suppôts le soin de mener la danse. Et ça, c’est inadmissible.

 

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