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Billet de blog 17 oct. 2008

Performance "attentat" à Saint Jean d'Acres

Suite aux émeutes et affrontements qui ont eu lieu dans la ville, le festival de Saint Jean-d'Acres a été annulé...

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Suite aux émeutes et affrontements qui ont eu lieu dans la ville, le festival de Saint Jean-d'Acres a été annulé...

Le festival est consacré aux arts de la performance, danse et happenings. Chaque année, la vieille ville se rempli de visiteurs. Acres était fière d'être un modèle de communauté unie, Arabes et Juifs vivant ensemble dans un calme relatif. Relatif. Depuis un moment déjà la communauté arabe de Acres s'inquiète de se voir marginalisée, préoccupation partagée par beaucoup d'autres villes « mixtes », où les Arabes se voient repoussés de leur propre ville, par de subtiles politiques de ségrégation ou de favoritisme en faveur des Juifs. Mais il n'y avait jamais eu un tel chaos. La dernière semaine, les magasins détruits et les images de jeunes Juifs et Arabes levant le poings devant des bâtiments en flamme ont terrifié tout le monde. Les élections sont dans quelques semaines et personne ne veut être taxé de laxisme. Pour des raisons de sécurité, le festival a été annulé. Sécurité, sécurité... beaucoup s'accordent pour voir dans l'annulation du festival une manière déguisée de punir la communauté Arabe: le festival ayant lieu dans la vieille ville, au milieu du quartier arabe, c'est elle qui économiquement en profitait le plus. Les performances attendues au festival seront décalées à Tel-Aviv. Et le festival reporté à plus tard, peut-être pour les fêtes de Hannuka, on verra... Quelques artistes refusent de transférer leur travail dans la bulle télavivienne et insistent: ils feront leur travail sur place, dans la ville. Nos amis Dana Yahalomi et Omer Krieger, un jeune couple danseuse-vidéaste qui allaient présenter leur dernier travail dans le cadre de leur compagnie Public Movement (mouvement public) font partie de cette petite poche de résistance. Nous sommes allés voir « attentat » qui continue leur travail sur le mouvement des groupes et des foules, les mouvements de masse. Leur premier travail dans cette série était « accident », que j'ai mis ici en lien vidéo. Il est déjà tard quand on arrive à Acres, et la traversée de la ville arabe déserte est d'une rare beauté. Tout est illuminé par des lampadaires oranges et jaunes, une bande de chats errants nous suit. De temps en temps, une porte s'ouvre et on entrevoit un salon, une réunion de famille, une école, un café. Quelques hommes fument derrière des grilles en fer forgé. Deux visages souriants couvrent les murs: les rivaux aux municipales. On arrive sur la place boisée au centre de la ville, après s'être un peu perdu. Un homme armé nous demande: c'est pour l'attentat? Oui, oui... On passe la sécurité, on monte les marches en pierre. Un petit groupe est assis sur la pelouse. Tout le monde attend. Doucement les gens se lèvent et se dirigent dans l'obscurité la plus totale vers une clairière en plein air où des spots colorés illuminent des monceaux de débris. Il n'y a pas beaucoup de monde et ceux qui sont là sont malheureusement venus de Tel-Aviv... peu d'habitants de Acres et à peine une dizaine d'Arabes, tous des membres de l'organisation du festival. Le spectacle commence. Une jeune femme en uniforme gris traverse la clairière, zig-zaguant entre les blocs de bétons et les cailloux. Une autre, habillée pareil, la suit. Une autre encore. Un homme puis deux puis trois, tous avec les même habits gris arrivent en courant. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont incroyablement pareils. Ils s'arrête tous ensemble au son d'un « et! » enthousiaste, repartent après un autre « et ! » résonnant... s'arrêtent. Ils disparaissent, reviennent, repartent, se rangent les uns à côté des autres, surplombant les spectateurs, regardant vers l'horizon en silence et avec une froide et impeccable détermination, imperceptiblement souriante: le beau pays vous salue ! Et! La parade continue, et se transforme sans transition en sauvetage... Une projection vidéo révèle des corps inertes parmi les blocs de béton. Gestes coulant et souples ou au contraire saccadés et mécaniques, brancards, sacs plastiques, pansements, tout un bric à brac médical est apporté pour venir à leur secours. Un ballet magique de mouvements et d'ustensiles quotidiens mis en danse et en scène. Union absolue, chacun et chacune connaît sa place. On évacue les blessés. Au fond de la scène, un groupe de garçons et de filles passe en courant à toute vitesse: ils portent des vêtement bariolés et des cagoules qui en font des fantômes. Qui sont-ils? J'ai le fantasme que des gamins de la ville ont décidé d'envahir le spectacle... J'ai un peu peur. Soudain, une pierre fuse. Puis une autre. Face à face, les deux groupes se caillassent en parfaite symétrie. Les pierres sont un jeu, font partie du jeu. Je ne sais pas si c'est la situation où se trouve la ville de Saint-Jean-d'Acres, mais cette incursion naturaliste dans un spectacle pourtant très conceptuel et hautement stylisée est d'autant plus violent que le réel ici est constamment en demande d'interprétation. On veut mettre les choses à distance et soudain, la réalité vous prend à la gorge. On refoule, ça revient, on repousse, ça dépasse... Je me sens terriblement mal à l'aise. L'un après l'autre, les membres de la petite armée grise tombent au sol au milieu des pierres. Une sirène tranche la techno assourdissante, une ambulance et un gros camion de pompier arrivent au ralenti. Des ambulanciers sortent des véhicule et doucement évacuent les danseurs inertes dans des grands « bodybags », ces sacs plastiques dans lesquels la morgue enfourne les corps. La musique et les sirènes continuent. L'un après l'autre, les danseurs reviennent sur le devant de la scène. Mais ils ne viennent pas pour se faire applaudir, même si le public tape dans ses mains, suivant le rythme qui sort des baffles... Ils viennent danser. Et ils nous appellent à les suivre. Entre les spots multicolores et les gyrophare, une rave s'improvise... C'est la fête! Le public se lève, danse avec abandon, envahie la scène. Je reste un peu en retrait: je crois que je ne suis pas encore tout à fait capable de cet absolu manque de transition entre l'horreur et la fête forcenée. Une question circule: est-ce que venir à Acres pour assister à ce spectacle annulé était un acte politique? La question est rattrapée par les interrogations soulevées par le spectacle: est-ce que ce qu'on vient de voir, cette vision légèrement déformée de la réalité brute, est-ce politique? Les Israéliens et les Israéliennes de ma génération aiment s'interroger: la politique, oui, au fond, qu'est ce que c'est ? Vivre dans ce pays, c'est politique... grogne Yoni. Oui, mais c'est pas un acte, de vivre ici, insiste Mika, parce qu'on a pas le choix. Ah bon? Ben oui. Et la politique, c'est forcément les actes? Oui, non? Aussi. Il faut crier pour se faire entendre, la musique continue. Les danses aussi. Doucement, l'ambulance sort de la scène de l' « attentat », suivie par le camion de pompier. La techno éteinte on peut entendre plus loin, là bas dans la vieille ville, une chanson arabe qui sort d'un autoradio. Une jeune femme tourne sur elle même, lancée dans la danse, refusant de s'arrêter.

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