Travailleurs étrangers en Israël

Depuis la deuxième intifada et la fermeture des frontières israéliennes

Depuis la deuxième intifada et la fermeture des frontières israéliennes aux Palestiniens, les entrepreneurs israéliens se sont trouvés fort dépourvus de main d’œuvre bon marché. Que faire ? Amener des Palestiniens defaçon clandestine (une pratique très prisée bien évidemment, et ce jusqu’aujourd’hui) était se mettre en danger : les amendes sont chères et les risques élevés.

La solution a été trouvée : faire venir la main d’œuvre d’ailleurs, de pays pauvres d’Asie.

Des Chinois, des Thaïlandais, des Philippins ont ainsi reçu des permis de travail pour venir en Israël, le tout réglementé par des quotas sévères : ils n’étaient bienvenus qu’un certain nombres d’années et par groupe limités pour chaque pays, le tout étant sujet à des accords entre les nations.

Cela fait un moment que le phénomène est en place : des travailleurs étrangers se répartissent les menues et moins menues besognes délaissées par les Israéliens. Nadav ayant écrit un article sur ce sujet il y a quelques années, me raconte comment, dans ses recherches sur les travailleurs étrangers il s’était rendu compte qu’il y a des divisions très nettes de qui fait quoi. Les Chinois sont dans la construction, les Thaïlandais travaillent aux champs, et les Philippins sont surtout des Philippines, et s’occupent des personnes âgées ou des enfants. Ainsi, le journal Manilla Times, est entièrement rédigé en Philippin et donne surtout des conseils de beauté et de mode et le journal des Thaïlandais prescrit des mesures d’urgence contre les morsures de scorpion… Il y a aussi les hommes et les femmes venus d’Afrique, d’Inde, d’Europe de l’Est ou d’ailleurs pour gagner de quoi nourrir leur village ou leur famille, ou juste pour essayer de changer de vie. Récemment il y a eu une arrivée en masse de réfugiés du Soudan. L’un d’eux, interrogé sur pourquoi il avait décidé de venir en Israël, avait dit que c’était le seul pays dont son passeport soudanais lui refusait l’accès.

Les travailleurs étrangers habitant à Tel-Aviv se concentrent dans des quartiers à la périphérie du centre. Certains ont des papiers, certains attendent des permis de séjour, certains ont dépassé leur autorisation de séjour mais ont décidé de rester au risque de risquer de se faire reconduire à la frontière. Certaines histoires ressemblent à d’autres récits dans des grands centres urbains. Il y a des cas qu’on retrouve partout, dans n’importe quel pays dit développé, et des cas particuliers à Israël.

Zohar est mère d’une petite Lucy (six mois). En lui cherchant une baby-sitteuse, Zohar a rencontré Maria, une Philippine illégale en Israël depuis onze ans. Maria a pris ses quartiers dans la chambre de Lucy et Zohar était contente de pouvoir sortir un peu de la maison. Mais voilà : Maria, elle, ne pouvait jamais sortir de la maison, craignant à toute heure du jour et de la nuit d’être alpaguée par la police… de temps en temps, au milieu de la nuit, elle se risquait à trois pas dehors pour aller chez une amie ou téléphoner chez elle prendre des nouvelles de ses parents et de son fils au pays. Mais c’est tout. Elle demanda un poste de télévision à Zohar, pour sa chambre. La télévision restait allumée en permanence, Maria devant les yeux hagards. Maria qui ne sortait jamais, craignait les fenêtres, sursautait quand il y avait de la visite. Zohar proposa d’aider Maria dans ses démarches à la police pour régulariser sa situation, trouver des papiers. Du jour au lendemain, cette dernière disparut. Probablement par peur de voir sa demande refusée et de devoir rentrer au pays en ayant « échoué » au but qu’elle s’était fixé.

Witor est avec moi en cours d’hébreu. Witor est Thaïlandais, il est marié à une Israélienne. Ils ont deux enfants. Leur mère est juive, les enfants ont plus de droit que le père, parce qu’il sont Juifs. Witor a réussit d’obtenir un statut de résident permanent. Mais sa vie est très dure : il jongle tant bien que mal entre des travaux manuels durs, sa vie de famille et son apprentissage de la langue… il finit par manquer beaucoup d’heures de cours. Il doit travailler pour sa famille ici et pour sa famille au pays, doit gagner toujours plus d’argent, a du mal à s’en sortir. Il me dit comment c’est désagréable de se faire aider par son jeune fils, au supermarché. Wittor travaille dans le sud du pays, là où il y a une semaine de ça, un homme Thaïlandais a été tué par la chute d'une roquette en provenance de Gaza.

Toujours au cours d’hébreu, j’ai rencontré deux jeunes femmes Philippines qui sont venues contactées par une agence. Elles sont venues pour quatre ans et pour être au service de deux personnes âgées dont les proches n’ont pas le temps de s’occuper à plein temps.

C’est très rependu : pour ne pas mettre leur parent dans des maisons de retraite, les familles « prennent une Philippine » qui vient vivre chez leur protégé, devient l’ombre qui devance les désirs de la matriarche ou du patriarche diminué par l’âge. Ces jeunes femmes, souvent catholiques ferventes, deviennent une partie plus qu’intégrante de la vie des familles. Des liens se créent. On en voit partout, à Tel-Aviv de ces couples fusionnels. Beaucoup de jeunes familles partent dans les banlieues de la ville, laissant dans le centre le vieux parent et sa jeune accompagnatrice, qui errent dans les rues de la ville amarrés l’un à l’autre, allant au parc, sur les bancs publics, au restaurant.

Et puis il faut retourner au pays quand le visa a expiré.

Récemment, une histoire avait fait les titres des journaux : une jeune femme s’occupait d’une vieille dame, rescapée des camps de la Shoah. Une grande amitié s’était tissée entre elles, la vieille dame allait beaucoup mieux, souriait. Le visa de la jeune femme Philippine a expiré. Apprenant que sa garde-malade allait la quitter, la vieille dame a refusé de manger, faute de pouvoir exprimer autrement son désarroi. La famille, inquiète, avait fait des pieds et des mains pour trouver une solution. C’est fait : le visa de la jeune femme a été prolongé. Quatre ans. Après, on verra bien si la vieille dame a encore besoin de ses soins.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.