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Billet de blog 18 sept. 2008

L'autre arrivée en Israël

Je suis Israélienne. La décision a été prise, après mûre réflexion et pourparlers. Je dois dire que l’idée ne me plaisait guère, au premier abord : la seule identité Juive que je me connaissais était celle de l’exil. Je sentais qu’avoir une carte nationale d’identité israélienne c’était renoncer à ça…

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Je suis Israélienne.

La décision a été prise, après mûre réflexion et pourparlers. Je dois dire que l’idée ne me plaisait guère, au premier abord : la seule identité Juive que je me connaissais était celle de l’exil. Je sentais qu’avoir une carte nationale d’identité israélienne c’était renoncer à ça… D’autant que cela revient souvent ici, l’idée qu’on est soit Juif soit Israélien. La droite comme la gauche jouent avec cette idée : les religieux-nationalistes prétendent que l’Etat d’Israël est une instance en contradiction avec leurs idéaux de Juifs et beaucoup de militants de gauche rêvent d’un pays basé sur une appartenance nationale qui ignorerait la religion.

J’aimais l’idée que ma judaïté me donnait une clef pour comprendre le monde entier. Mais je me suis fait une raison : j’habite en Israël, ici et par ailleurs. Pas pour toujours, non. Ça je ne veux pas encore me le dire comme ça. Mais pour l’instant c’est ici que je suis et que je vis. Et c’est ici que je veux pouvoir exercer mes droits de citoyenne. En plus, les élections municipales approchent et que je veux beaucoup voter pour le candidat communiste qui a promis: une ville pour tous.

Un pays pour tous, en tout cas ce n’est pas gagné. En tant que Juive, je n’ai rien eu d’autre à présenter qu’un « certificat de judaïté » délivré par mon rabbin, un extrait de casier judiciaire et trois photos d’identité couleur format passeport. Habituée à la bureaucratie, je m’attendais à attendre de longs mois pour avoir un papier qui ensuite m’aurait donné droit à un quelconque certificat, puis ensuite plus tard à une autorisation X qui m’aurait permis d’obtenir le tampon Y et ainsi de suite jusqu’à délivrance d’une carte temporaire… Je m’y étais d’ailleurs pris en avance pour être sûre de pouvoir voter.

Rien de cela. Je suis entrée dans le bureau d’une secrétaire au bureau d’intégration, je lui ai donné la preuve de ma judaïté, le témoignage officiel de mon innocence et mes trois photos couleurs. Elle a disparu exactement six minutes, est revenue et m’a tendu une carte nationale d’identité israélienne.

J’étais tellement surprise que je n’ai pas arrêté de sourire pendant la demie heure suivante où j’ai du signer toutes sortes de paperasse, dont une attestation sur l’honneur que je n’ai aucune autre religion que la religion juive et que je ne l’ai jamais reniée.

La secrétaire, pas particulièrement sympathique au départ, était ravie de mon sourire béat. Elle a hoché la tête et a soupiré en regardant Nadav : tu vois, il y en a encore qui sont contents d’être Israéliens. Nadav a dit que lui aussi il était content d’être Israélien. Oui, mais est-ce que tu es fier ? elle a insisté… regarde-la comme elle est fière, elle.

On n’avait pas envie ni de gâcher sa joie, ni de la tempérer.

On a donc rien dit.

Je suis Israélienne. Je n’arrive pas à dire cela sans sourire.

Si j’étais vraiment Israélienne, comment je serais ? Je veux dire : si j’étais née ici, si j’avais grandit ici, si j’avais été à l’armée ici, si j’étais née dans cette langue et dans ce pays, comment est-ce que je serais ?

Je me souviens, aux urgences d’un hôpital parisien, après qu’une nurse nous ait annoncé que Nadav devait être opéré dans la demie heure où il perdait son œil, je lui avais chuchoté qu’il valait peut-être mieux ne pas présenter son passeport israélien… La Juive de l’exil que j’étais alors (forcément un peu honteuse de sa judaïté comme le veux le cliché israélien) ne voulait pas prendre de risques dans un moment aussi crucial.

Nadav avait réussi à rire, le héros. Il avait présenté son passeport, soulignant qu’il n’avait pas d’autres options, lui.

Au début du pays, la double nationalité n’était pas autorisée. Il fallait choisir d’être Israélien et renoncer à être d’ailleurs. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et de plus en plus de parents fouillent dans leur passé pour « organiser » à leurs enfants une autre nationalité. Pour aller faire des études à l’étranger, bien sûr. Mais aussi pour avoir une issue en cas de malheur, une solution. Un lieu vers lequel fuir. Au cas où…

Sur ma carte d’identité, il n’y a pas écrit que je suis Juive. Avant, c’était le cas, il y avait écrit en toute lettre JUIF ou une rangée de petites étoiles pour ceux qui ne l’était pas. Mais un ami me montre qu’à côté de ma date de naissance du calendrier comptant après JC, il y a une autre date, selon le calendrier hébraïque. Ceci prouve que je suis Juive à ceux qui regarderait ma carte d’identité.

Je suis Israélienne. Pas une Israélienne d’origine, d’ailleurs le numéro sur ma carte d’identité est différent de celui de Nadav, né ici. Mais Israélienne quand même. Même si je n’ai pas fait l’armée, même si je ne maîtrise pas encore tout à fait la langue, mais si je ne suis pas tout à fait sûre de quelle Israélienne je serais.

Je vais m’habituer à le dire.

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