Pour les fêtes de Pâques, l’association Gay Lesbienne Bi et Queer palestinienne a organisé une grande fête dans une boîte de nuit de Tel-Aviv. J’y vais avec Diala, une Palestinienne de Jérusalem que j’ai rencontrée à Btselem.

La fête est dans le Sud de la ville, dans un quartier où il y a beaucoup de clubs, de boîtes. Je demande si je peux filmer : non, non, ils préfèrent pas. Beaucoup de gens sont là en secret. La fête commence tôt et se finit à onze heures, heure à laquelle ils vident les lieux pour rouvrir le club une heure plus tard pour la fête hebdomadaire « classique ».

Je demande à Diala qui vient à ce genre d’événement. Des Israéliens juifs, bien sûr, des Palestiniens des territoires… et des Palestiniens-Israéliens (ceux qui sont appelés Arabes-Israéliens dans le langage officiel et que les Palestiniens identifient soit comme des traîtres à la cause, soit comme des leurs, c’est selon)

A l’entrée de la boîte, quatre hommes sont assis sur les marches, trois hommes très pâles, probablement des Israéliens Ashkénazes, et un petite homme maquillé qui glousse en Arabe dans son portable. On rentre, après le rituel contrôle des sacs.

La boîte est sombre, sauf les lumières et les boules à facettes. Le temps de s’habituer à l’obscurité, une cinquantaine d’hommes et de femmes, de garçons et de filles, dansent. Malgré l’annonce que la fête est un événement gay et lesbien, il y a une forte majorité d’hommes, la plupart torse nu. Nour, l’amie de Diala, sort un kaffie de son sac et le met autours de son cou.

La musique est un mélange de transe et de musique Arabe : Diala et ses quatre amis connaissent toutes les chansons. On boit de la bière, on danse. Je regarde autour de moi. Sur un podium dansent une dizaine de très beaux garçons. Des couples s’enlacent un peu partout.

Je me souviens que la dernière fois que tout le monde : juifs, musulmans, catholique, coptes, etc. se sont mis d’accord sur quelque chose à Jérusalem, c’était pour interdire la parade de la Gay Pride.

Diala lève son verre, on trinque : elle a été acceptée à Yale, la prestigieuse école de droit US. Malgré sa légitime fierté d’avoir été acceptée dans cette université si difficile d’accès elle avoue un certain malaise à quitter son pays, ses amis, son travail de militante, ses parents qui habitent à Jérusalem, au pied du mur de séparation.

La fête continue, des couples s’embrassent, quelques filles font une ronde, bougent en chantant les paroles des chansons. Je regarde les visages, les mouvements des corps, j’essaie de comprendre qui est Juif, qui est Arabe, qui est Mizrahi (juif de l’Afrique du Nord)

Moi, je n’y arrive pas. Nadav et Diala, si. Comment ? Ils ne savent pas dire comment. Mais un tel est Arabe, un tel non, une telle est Juive, une telle non.

C’est beau, tous ces gens qui dansent. Et triste, aussi un peu. On sent l’oppression. J’ai du mal à dire pourquoi, mais elle est là, partout. On est à Tel-Aviv, dans la ville la plus « hot » de la région après Beyrouth, on danse, on boit, on fume, on lève les bras en l’air et on sourit. L’ambiance est festive, mais pas seulement. Une petite impression de fin du monde. De pauvreté. Peut-être parce que la boîte est loin des décors chromés- clinquants des boîtes gays que j’ai pu voir ailleurs dans la nuit israélienne. Peut-être parce que je sais que beaucoup des hommes et des femmes que je vois danser ont dû cacher à leurs familles qu’ils sont là. Peut-être parce que le kaffie qui enserre la taille du joli danseur du ventre qui tourne avec des mouvements lascifs des hanches autour de Nadav et moi me rappelle où je suis.

Peut-être justement, parce que je n’arrive pas à oublier où je suis.

Nadav me raconte que les service de sécurité du Shabak israélien recrutent parfois des palestiniens homosexuels. Ils leur font un chantage au "outing" (soit tu nous donnes des informations, soit on raconte tout à ta famille)... ça fait froid dans le dos.

C’est l’heure du spectacle. Miss Penelope, un sublime transexuel bédouin de Beer-sheba/ Barsaaba (le nom juif et le nom arabe de la ville) monte sur la scène sous les applaudissements d’un public conquis. Elle chante, elle danse, habillée d’une jupe de flamenco, nous regarde droit dans les yeux : yalla habibti… Ses mains invitent au voyage. Dans le tourbillon de ses jupes qu’elle envoie à droite, à gauche, révélant des jambes interminables, là, enfin, on peut s’essayer au rêve.

Ce soir c’est le Seder de Pessah, le dîner de la Pâque juive : on va chanter en l’honneur de la fin de l’exil, célébrer notre liberté.

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