Visite à Tel-Aviv

Ma mère est venue me rendre visite. Recevoir quelqu’un dans une ville où l’on est pas encore tout à fait chez soi c’est l’occasion de s’approprier un peu plus le lieu : on est plus tout à fait l’étranger, puisqu’il y a plus étranger que soi. Je reçois ma mère dans ma ville, à Tel-Aviv, chez moi.

Elle est arrivée il y a quatre jours, à deux heures du matin. Perplexe, le chauffeur de taxi me demande pourquoi je n’ai pas de bagage, puisque je vais à l’aéroport. Je vais chercher ma mère. Ah… mais elle habite où, ta maman ? Paris ? C’est loin. Ça t’embête pas, d’être si loin de ta mère ? Moi je pourrais pas… J’ai une femme, deux enfants, quarante sept ans… mais ma mère habite de l’autre côté de la rue. Une maman, qu’est-ce que tu veux, ça ne se remplace pas. Ma femme elle est géniale, pleine de qualités, magnifique… je l’adore. Mais ma mère, c’est différent, je l’aime autrement. Tu comprends ? Je pourrais jamais habiter loin d’elle comme ça, comme toi. Paris c’est loin. Tu es juive ? Vraiment ? Donc, ta mère aussi… Alors pourquoi elle vient pas habiter ici, ta mère ?

Ma mère n’était jamais venue en Israël. Pas avant que je pose mes valises ici pour une durée élastique. Mes parents sont alors venus une fois, deux fois… Mon père s’est tout de suite senti à l’aise, pas gêné pour un sou de répondre : non, pas moi, mais elles oui… à la question « t’es Juif ? »

Quand je suis venue habiter ici, j’ai découvert qu’il y avait une rue à notre nom. Kaplan. Le nom de ma mère. C’est la rue où il y a la « Kyria », la base militaire. Il y a toujours plein de soldats, dans cette rue. J’ai demandé à mon grand-père : qu’est ce que ça veut dire, Kaplan ? Il m’a raconté deux histoires.

D’abord, quand il était petit, il avait posé la même question à son père, immigré Polonais venu en Amérique avant la première guerre mondiale, qui lui avait répondu, définitif : Kaplan, ça veut dire Juif.

Ensuite, après qu’il se soit engagé à l’armée, qu’il ait libéré la France et qu’il soit devenu attaché culturel pour le gouvernement américain, mon grand-père a été envoyé en mission au Liban. Où, à la suite d’un quiproquo il a été arrêté. Il n’a été libéré qu’après l’intervention dudit gouvernement. Encore une fois, Kaplan, ça voulait dire « juif » et papy était soupçonné d’espionnage pour Israël.

Pour moi, le nom Kaplan c’est toujours des explications alambiquées au moment d’entrer ou de sortir d’Israël… Trop long, trop d’histoires… J’aurais du prendre le nom de Nadav. Lapid, la torche… Le patronyme originel du père de Nadav était autre chose… quelque chose en « itch » à la fin. Très juif. Peut-être un peu trop. Alors, le nom a été changé, pour un nom Israélien… Lapid : court, incisif, sûr de soi.

Ma mère aime beaucoup Tel-Aviv. Les rues, les grandes baraques un peu déglingues, les arbres en fleurs.

Sa mère lui parlait en yiddish, je l’amène au vieux café des « yeke », les immigrants allemands, où tous les matins des très vieilles dames se réunissent pour boire du thé et rendre infernale la vie des deux serveurs qui deviennent leurs esclaves pendant les trois heures où elles tiennent salon. Elles se parlent (en yiddish, donc), se plaignent beaucoup, renvoient leur thé- trop fort, leur verre d’eau- trop froide, leur gâteau- trop cuit.

Ma mère se marre.

On est allées visiter la maison de Ben Gurion. Dans le salon est affichée la déclaration d’indépendance de l’état d’Israël. Parmi les signataires, un certain A. Kaplan… ministre à l’époque. Sur un autre mur, une citation du premier des premiers ministres de l’état hébreu : « pendant des siècles dans ses prières, le peuple juif se demandait si un jour il aurait un état… aujourd’hui la vraie question est : y aura-t-il un peuple pour cet état ? »

Ce matin, dans le journal, un compte-rendu de la dernière conférence internationale de l’Hashomer Hatzair, le mouvement mythique des jeunes pionniers socialistes qui sont pour beaucoup dans la fondation du pays… L’une des portes paroles du mouvement a présenté les réflexions de l’assemblée : après de nombreuses années où le but de l’organisation était primordialement d’amener de nouveaux pionniers en terre sainte, l’Hashomer se rend compte aujourd’hui qu’il est tout aussi nécessaire d’avoir une diaspora forte et engagée, depuis l’extérieur, au progrès social et au développement culturel du pays.

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