Nitzan et Ido

J'ai rencontré Nitzan et Ido dans une boîte de nuit, il y a presque un an de cela: Nadav et moi avions pris refuge dans l'une des alcôves où ils étaient déjà installés, un peu en retrait de la musique. On a échangé des politesse, quelques sourires. Les deux sont très beaux, très "israéliens": musclé, bronzés...

J'ai rencontré Nitzan et Ido dans une boîte de nuit, il y a presque un an de cela: Nadav et moi avions pris refuge dans l'une des alcôves où ils étaient déjà installés, un peu en retrait de la musique. On a échangé des politesse, quelques sourires. Les deux sont très beaux, très "israéliens": musclé, bronzés...

En cherchant un paquet de cigarette dans sa poche arrière, Nitzan révèle un revolver dans son étui. J'ai eu l'impression qu'il me l'avait montré à moi, un peu exprès. Au delà de mon énorme malaise (je suis à quelques mètres d'un malade armé- qui 'autre qu'un malade pourrait être armé dans une boîte de nuit branchée dans un centre urbain?) je suis tout simplement outrée. L'un et l'autre aidant, je me rue sur lui (verbalement): psychopathe, pauvre type, tu crois m'impressionner avec ton flingue idiot... Nitzan se ratatine sur son siège, s'explique: son arme est sa responsabilité et la meilleure manière de s'assurer que rien ne se passe avec, c'est de le porter sur lui. Pas convaincue, j'insiste: je n'ai aucune envie de voir une arme quand je sors, moi. Que veux-tu... chacun ses problèmes: moi si quelque chose m'arrive, je ne peux pas courir. Il tape sur ses jambes. Ido se moque de lui: moi aussi je suis handicapé, mais c'est pas pour autant que j'ai un revolver... C'est là que je vois que le siège sur lequel est assis Nitzan est une chaise roulante. Et que les longs morceaux de fers que je sens contre mes pieds depuis tout à l'heure sont des béquilles.

Nitzan et Ido ont été blessés pendant leur apprentissage militaire, à l'âge de 19 ans. Ils ont maintenant trente ans. Ils se sont rencontrés à l'hôpital et sont devenus les meilleurs amis du monde. Ils ont divorcé de leur femmes à quelques heures d'intervalle il y a quatre ans. Ido est blond aux yeux bleus, Nitzan a la peu mate, un Ashkénaze, un Sépharade. Ils sont vraiment très beau, plaisent beaucoup aux filles. A chaque fois qu'on se rencontre pour boire un verre, il y en a une ou deux nouvelles...

Nitzan en veut au pays. Il a tout donné, voulait être parachutiste comme papa et s'est précipité dans les meilleures unité... prêt à mourir? prêt à mourir... Six mois plus tard il était handicapé à vie, confiné à une chaise roulante. Ido n'en veut qu'à lui même: il aurait put, aurait dû donner plus... peut-être parce qu'il peut encore marcher un peu, avec ses béquilles, la culpabilité le poursuit: au grand dam de Nitzan il a décidé d'entreprendre les démarches pour reprendre son service de réserve. Le processus est très long, mais il s'accroche, veut continuer de servir, porter l'uniforme, coûte que coûte. Une chose qui revient chez les deux: on était cons, à l'armé, on était jeunes... mais peut-être que c'est pour cela qu'on était prêt à tout... le pays sait que quand on a dix-huit ans on ne sait pas ce que c'est que la vie et oui, oui et encore oui: on est prêt à mourir.

Nitzan a enfermé son jeune frère dans la cave pendant la dernière guerre du Liban. Il ne voulait pas qu'il parte au front, où il avait été appelé en réserve. Le frère d'Ido avait un profil militaire bas, à cause de son asthme, il a fait ce qu'il a pu mais n'a pas était obligé de combattre, Ido avoue qu'il était rassuré.

Ce qui ressort c'est leur manque de confiance au pays. Pour Nitzan, la déception est enragée, vindicative, amère. Pour Ido, elle prend toujours la forme d'une surprise, d'une déception renouvelée à chaque fois, mais toujours résignée: on a qu'un pays, il faut bien le défendre et l'aimer et s'accommoder de ses failles: tu crois vraiment que ce serait mieux en France? Parce que Nitzan, Marocain d'origine, entretien le fantasme qu'il pourra demander la nationalité française et partir, partir partir... quitter Israël.

On s'est rencontré il y a quelques jours pour boire un verre. Le matin, j'étais allée m'occuper de paperasse pour mon permis de travail. Ils trinquent à ma bêtise: venir ici quand on peut vivre ailleurs... faut être dingue. Au sortir de la préfecture, il y avait une manifestation devant le ministère de la Défense sur l'avenue Kaplan. Des hommes, des femmes et beaucoup d'enfants brandissant des drapeaux du Liban. Les anciens combattants de l'Armée du Sud Liban, employés par Israël lors de la première guerre du Liban. Ils sont venus s'installer en Israël. Ils ont des familles, des vies entières ici... et surtout ils n'ont en aucun cas la possibilité de partir, de revenir chez eux. Ils se plaignent: malgré les services rendus au pays d'Israël, ils sont de citoyens de troisième classe... Certains hauts-gradés de l'Armée du Sud Liban vivent très confortablement tandis que ceux qui était la chair à canon, traînant parfois des blessures de guerre, sont forcé de vivre dans la pauvreté.

Comme le fait remarquer Nitzan, ils sont comme des handicapés militaires: ils jouissent de (maigres) privilèges financiers, mais aucun membre du parlement n'a de véritable intérêt à les représenter, alors ils galèrent...

Ido lance une idée: les handicapés de Tsahal et les rejetés de l'armée du Sud Liban pourraient tous ensemble lancer une attaque sur le ministère de la Défense. Leur montrer de quoi on est encore capable...

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