Le plus haut gradé de Tsahal

Nadav est parti pour une semaine de service de réserve. C’est la troisième fois en une année. Apparemment son unité a reçu des fonds supplémentaires depuis la deuxième guerre du Liban.

Nadav est parti pour une semaine de service de réserve. C’est la troisième fois en une année. Apparemment son unité a reçu des fonds supplémentaires depuis la deuxième guerre du Liban. Et ceci s’ajoute au fait que de plus en plus de réservistes traînent des pieds pour aller faire leurs jours, Nadav est très demandé.

On en parle. C’est lui qui a commencé : qu’est ce que tu en penses, de mes réserves, tu penses que je devrais refuser ?

Moi ?

Je sais pas… Je remarque qu’autour de nous, dans notre microcosme télavivien, les réserves ça ne se fait pas trop. Aucun de nos amis proche ne part aux réserves, à une ou deux exceptions près.

Le photographe avec qui je travaille, par exemple, refuse de retourner dans l’unité de combat dans laquelle il a servi : il a déjà donné, ne veut plus aller dans les territoires. Il faut dire que Nadav ne va pas dans les territoires occupés, son unité n’est jamais affectée là-bas. Il reste à la frontière du pays, une frontière qui n’est contestée par personne. Sauf par ceux qui prétendent qu’Israël n’a pas lieu d’être sous quelque forme que ce soit.

C’est une grande différence : je ne connais aucun homme qui a servi dans l’armée activement occupante qui ne trouve pas un moyen plus ou moins détourné de ne pas retourner fouiller les sacs des hommes et des femmes des enfants et des vieillards qui font la queue au checkpoints à l’entrée d’Israël. Il y en a, forcément qu’il y en a, mais c’est ça aussi la bulle TLV.

Ziv a servi trois ans dans les territoires, chaque fois qu’il était appelé il refusait de partir et allait passer quelque temps en prison. Il a fait cela jusqu’à ce qu’on ne l’appelle plus. Mon coiffeur qui a fait son service à Gaza ne veut plus jamais en parler et s’est juré de ne plus jamais porter du kaki, il a réussit à ne plus être sollicité, arguant de la complexité de ses horaires de travail au salon…Son assistant fait ses réserves, mais ne porte plus d’armes, il a fait la demande. Il travaille dans un bureau pendant quelques jours… quand on l’appelle. Ricardo a été tireur d’élite pendant son service et il a beaucoup été dans les territoires. Il rit jaune quand il raconte comment il s’est fait passer pour fou auprès des autorités militaires afin de ne plus avoir à y retourner. Il n’a pas eu besoin de trop se forcer : l’armée l’a rendu dingue et l’idée d’y retourner le plonge dans une angoisse voisine de la démence.

Déjà donné. Déjà trop donné au pays. Les anciens combattants d’une trentaine d’années avec qui je parle ici sont épuisés. L’occupation fait monter les extrêmes des deux côtés, fatigue plus vite ceux qui n’ont pas la cause dans le sang.

Nadav m’explique que l’une des raisons pour lesquelles il continue de faire ses réserves est parce qu’il pense qu’il n’y a pas de raison que ce soient trop souvent les mêmes (les socialement ou racialement plus défavorisés) qui s’y collent.

Le fait est que l’armée, malgré ses aspirations à être un grand melting pot, est encore très ségrégée.

Il y a discrimination raciale parce que les Juifs « noirs », Ethiopiens ou Sépharades vont souvent aux unités combatives, une façon comme une autre de s’intégrer « par la force » à leur pays, qui encore trop souvent les pousse dans les marges politiques. De même les Arabes-Israéliens Druzes ou Bédouins se retrouvent souvent à garder les frontières dans les endroits les plus dangereux, l’armée devenant alors, au-delà d’un moyen d’intégration, la seule possibilité d’un minimum d’ascension sociale. Ces hommes arabes, avec toutes les complications et souvent les discriminations que leurs origines impliquent, se retrouvent ainsi ironiquement les plus solides et ardents défenseurs des frontières du pays.

Et il y a aussi une discrimination sociale parce que l’armée paye aux réservistes l’équivalent de leur salaire journalier dans le civil durant leur période de réserves… ceux qui gagnent mieux leur vie seront moins souvent appelé, leurs réserves coûtant plus cher à Tsahal.

Le danger qu’agitent les militaires de gauche est évident : on court le risque que bientôt l’armée soit composée exclusivement d’extrémistes, par ceux qui vont à l’armée par idéologie fanatique ou dans l’espoir de trouver une reconnaissance sociale par des faits d’armes impressionnants.Par opposition à ceux qui y vont par devoir, parce qu’il faut encore malheureusement défendre les frontières même si on milite pour la paix.

Un soldat religieux extrémiste a été arrêté avant-hier pour avoir refusé de participer à une opération militaire visant à détruire une ébauche de colonie en Cisjordanie. Et si tous les soldats n’étaient plus que des gens comme lui ? Qui lui aurait passé les menottes ? Qui l’aurait guidé vers sa cellule ?

On ne peut pas forcer tout le monde à refuser. Et quand bien même on pourrait, ce ne serait pas dans l’intérêt du pays de le faire. Alors quoi ?

Nadav est parti il y a deux jours et tout de suite l’organisation familiale se met en place. On m’appelle régulièrement pour savoir si je n’ai besoin de rien, si je vais bien, si je ne suis pas trop seule, si j’ai faim ou soif. Vestige du temps où les réserves c’était pour un mois sans interruption et sans portable pour se parler le soir avant de dormir.

Pour le départ de Nadav, je suis allée lui acheter des trucs à grignoter pendant le voyage et pour qu’il ne soit pas affamé au cas où le cuisinier de sa base soit trop nul. La caissière du supermarché qui me connaît bien m’a vue arriver à la caisse avec du chocolat, des chips, du coca, des gâteaux… surprise de mon changement subit d’alimentation, elle m’a demandé si j’étais enceinte… non, non, c’est mon mari qui part en réserves. Ah ! Elle me fait un clin d’œil : alors le bébé se sera pour le retour, tu verras… ils sont toujours en forme quand ils reviennent !

Quand je raconte ça à ma voisine, gentiment passé voir si je ne voulais pas quelque chose, elle se marre : elle est née neuf mois après la perm’ de son père au deuxième mois de la guerre du Liban.

Nadav est donc parti, en uniforme. Je voulais qu’il repasse sa chemise, j’ai entendu tellement d’histoires sur la police de l’armée, ces militaires qui distribuent des punitions aux soldats mal rasés mal habillés, aux chaussures pas cirées…

Non, non me dit Nadav, tu ne comprends pas… réserviste, c’est le plus haut rang de l’armée, je suis le plus haut gradé de Tsahal… plus haut que tous les généraux, plus haut que le chef d’état major… je ne dois rien à personne, je suis en réserve.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.