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Billet de blog 21 novembre 2011

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bring the war home

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a un certain nombre de choses qui « font » une ville. Fragments qui, assemblés, transforment le quotidien de manière particulière, rendent un lieu unique. Des détails souvent difficiles à décrire qui ont à voir avec la particularité du pays où la ville se trouve, bien sûr, mais aussi avec l’histoire de la ville dans celui-ci.

Et puis il y a les souvenirs, les histoires qui s’impriment dans notre relation aux rues, aux immeubles, aux chemins de traverse inventés dans notre pratique d’une ville particulière.

Il y a une foultitude de choses que j’aime à Tel-Aviv.

J’aime m’asseoir au café Mersand et regarder les petites vieilles yekkes rendre la vie infernale aux serveurs, renvoyant une deux trois fois leur café (trop chaud), leurs tartines (trop dures), leur jus (trop froid), leurs tartes (trop sucrées). J’aime le moment où la rue Eilat descend brusquement et où soudain un grand coup de vent salé me rappelle que la mer est là, tout près. J’aime la manière dont les immeubles se dessinent dans le ciel, l’absolue anarchie visuelle de la ligne d’horizon. J’aime les bruits de la ville, chaos permanent de klaxons, de radios, de crissements de pneus et de récriminations.

La ville est surnommée « la Bulle ». Soit-disant qu’ici on ne sent rien de ce qui se passe dans le pays. C’est faux, bien sûr.Tout est là, visible : l’occupation, la paranoïa, l’obsession militariste… Mais l’intelligentsia israélienne qui dans sa grande majorité vit dans la capitale culturelle du pays, aime se rêver européenne, s’imaginer loin de tout ce bazar somme toute un peu primitif. Et puis, il faut bien cela pour que les inverstisseurs étrangers se rendent dans un endroit qui porte autant de fantasmes négatifs. Venez ! promis ici vous pourrez être tranquilles… oui, il y a la guerre pas loin mais c’est pour la bonne cause, la preuve, voyez donc comment on est civilisés ! on a des théâtres comme à Londres, des cafés comme à Vienne, des vélos à louer comme à Paris, des musées d’art moderne qui rivalisent par leur taille et par leurs ambitions avec ceux de New York. L’occupa-quoi ? vous n’allez tout de même pas mettre cela sur le tapis tout le temps, si ?

Ben si. Il faudrait.

Avec Einav et Shiri, on boit un thé à la menthe dans un café du Sud de la ville.

Je leur raconte une conversation que j’ai eu quelques jours auparavant avec Yair, un ami en commun. La conversation était partie de ma tentative (peu fructueuse) de mettre des mots sur la culpabilité qui est à mon avis une donnée fondamentale de ma relation à Isratine/ Palestël. Je me sens des « devoirs » par rapport à ici, un lien indéfectible qui aprobablement quelque chose à voir avec mon histoire familiale, mais aussi un rapport plus ou moins (mal)sain à ma « judéité ». Yair, en souriant, m’avait fait remarquer que : peu importent les raisons pour lesquelles tu luttes, ici on est trop peu nombreux pour être regardant sur tes motivations…

Einav ne sait pas comment elle a commencé. Mais elle dit qu’elle continue parce que la lutte est le seul moment où elle se sent « bien ». Shiri la taquine : n’importe quoi… comme si on allaitse prendre des lacymos dans la gueule pour être bien… tu fais ça comme moi, comme tout le monde, parce qu’il n’y a pas le choix, parce qu’on est en guerre et un point c’est tout. Non, Einav insiste : moi j’aime les manifs… je m’y sens remplie, sûre de moi, c’est les seuls moments où je suis en accord physique avec ce que je pense, où les choses se rencontrent, où je ne suis pas folle, pas scindée… et puis, c’est chouette, non ? Shiri dit que non, non,non : on ne lutte pas parce que c’est « chouette », on lutte parce qu’il faut. Mais les trajets en bande, les amis retrouvés aux manifs, l’adrénaline ? pourquoi on aurait honte d’aimer tout ça, demande Einav.Parce qu’on ne fait pas ça pour nous, répond Shiri, catégorique.

Je repense aux trois gamines dont la plus âgée devait avoir huit ans, qui jouaient autours de leurs grands frères dans les pentes des champs derrière le village où avait lieu la manifestation. Les soldats deTsahal n’étaient pas nombreux et, peut-être pour cela, tiraient rafale après rafale de lacrymogènes, sans discontinuité. Les filles ramassaient des cailloux et les donnaient aux garçons qui les lançaient vers les militaires. Elles riaient, riaient, et puis fuyaient les lacrymos, et puis riaient encore, zigue zaguant entre les jets de fumées, se bouchant le nez à l’approche du putois, ce char qui lance un jet de liquide nauséabond, et que tout le monde redoute parce qu’une seule goutte vous condamne à sentir le cadavre en putréfaction pendant des semaines (aucune douche n’y changera rien). Elles jouaient, s’amusaient, riaient. Ce faisant, elles résistaient à l’occupant.

Je peux comprendre ce que dit Shiri, le fait que la dimension sacrificielle soit intrinsèquement liée à la lutte. Mais j’aime la manière évidente dont Einav parle de la félicité éprouvée dans ces moments, cette sensation qu’elle décrit d’être « à l’endroit juste au moment juste », en accord avec elle-même, enfin !

L’abnégation est nécessaire, peut-être. On s’oublie, mais on recherche aussi cet oubli. Parce qu’il y a du plaisir dans cet oubli. Et puis la culpabilité peut être parfois tout à fait paralysante alors que la joie est toujours une source de mouvement.

On a cette conversation à une terrasse de café. On parle et on regarde les gens passer.

C’est peut-être la plus grande contradiction deTel-Aviv : la ville est la preuve vivante que l’occupation peut continuer encore longtemps sans que ses conséquences ne s’en fassent sentir directement.

Tant qu’on a des cafés, des cinés, des musées, des vélos, des bars branchés et des discothèques, on peut plus aisément mettre la guerre entre parenthèses quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques mois… Un ami cinéaste m’expliquait ainsi qu’il avait quitté Tel-Aviv qu’il adorait pour aller vivre à Jérusalem qu’il abhorait parce que au moins, dans cette ville où il détestait vivre on ne pouvait pas ignorer la guerre en cours. Une manière d’éluder la question de la culpabilité. Et sacrifice, encore.

Il faudrait faire venir le conflit jusqu’ici. Dans ces terrasses, dans ces jardins, dans ces musées, sur ces plages. Bring the war home, disaient les américains contre la guerre au Vietnam, conscients que si la guerre venait frapper aux portes du pays, elle se terminerait plus vite. C’est cela qu’il faudrait faire : ramener le conflit ici, le faire jaillir dans ces lieuxoù l’on s’efforce de l’oublier, le faire saillir dans ces havres factices de paix artificielle qui sont autant d’affronts à ceux qui attendent les mains en l’air là tout de suite maintenant dans un check point à une demie-heure d’ici.

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