De l'autre côté du miroir

 En trois ans en Israël, les quelques fois où j’ai été en territoire occupé c’était pour des « moments militants ». Manifestations, tournages sur la frontière dans le but de surveiller un check-point, promenades organisées dans des lieux de conflit ou de lutte… Les territoires c’était ça : un lieu amorphe entouré d’un nuage de poussière où des soldats israéliens nous surveillent, nous disent de nous pousser… nous poussent aussi parfois.
A Boy, A Wall and A Donkey by Hany Abu-Assad © artfortheworld001
A Boy, A Wall and A Donkey by Hany Abu-Assad © artfortheworld001

 

En trois ans en Israël, les quelques fois où j’ai été en territoire occupé c’était pour des « moments militants ». Manifestations, tournages sur la frontière dans le but de surveiller un check-point, promenades organisées dans des lieux de conflit ou de lutte… Les territoires c’était ça : un lieu amorphe entouré d’un nuage de poussière où des soldats israéliens nous surveillent, nous disent de nous pousser… nous poussent aussi parfois.

 

Mon ami Michel et sa femme nous ont invités à déjeuner chez eux, à Ramallah. Au départ, ils étaient censés venir nous voir à Tel-Aviv maisentre le fait que Michel s’est foulé la cheville en jouant au foot et les limitations d’horaires sur le permis de sortie de sa femme, Lehila… Michel travaille pour une ONG locale. Il a rencontré Lehila il y a six ans de cela,lors de son premier séjour au Proche Orient. Depuis, il vit et travaille à Ramallah. Son statut d’ « international» l’autorise à passer les frontières autant qu’il le souhaite. Lehila, Palestinienne, est soumise au bon vouloir des autorités occupantes, à qui elle doit s’adresser à chaque foisqu’elle veut quitter la ville.

 

Nadav conduit, je lui lis les instructions précises donnéespar Michel : à la prison Ofer (une forteresse monumentale, toute en béton et miradors) continuez tout droit… prenez à gauche en direction de l’ancien aéroport « Atarot » (maintenant une base militaire)…

Premier check-point. Trois soldats goguenards dont un qui à l’air d’avoir moins de douze ans. Nadav leur parle Hébreu, dit qu’on va à Atarot… Qu’est ce qu’elle filme, ta copine ? Nadav sourit d’un air indulgent : c’est une touriste, tout la fascine… Ah ! j’espère que je suis photogénique ! Je tourne mon téléphone portable vers lui, il prend la pause et me dit : « good day ! » avec une moue de gangster, tout en nous faisant signe de passer. Un mètre après les soldats, un énorme panneau ATAROT pointe vers la droite. Nous on doit aller tout droit. Nadav accélère, rigole : maintenant, ils vont commencer à nous tirer dessus…Mais non. On arrive sans encombres au check-point de Kalandya, l’entrée de Ramallah.

 

Je téléphone à Michel : on est là.

Des panneaux nous préviennent : l’accès de la ville est INTERDIT aux Israéliens.

Nadav avance dans la queue des voitures qui glissent vers l’entrée de la ville sous le regard inquisiteur d’un soldat. Chaque voiture est arrêtée. Je demande à Michel ce qu’on doit dire. Il est catégorique : il ne vous demandera rien, dans ce sens il n’y a pas de contrôle.

Bon… c’est à nous.

Le type fait signe à Nadav de descendre la vitre, je continue de parler français au téléphone, demande à Michel qu’est ce qu’il préconise qu’on dise.

Merde, il vous parle ? mais ils font jamais ça…

Je dis n’importe quoi en Français, très fort, histoire qu’on nous prenne pour des étrangers.

J’entends que le soldat demande à Nadav s’il est Juif. Et que Nadav répond que oui.

Mais qu’est ce que vous faites ici ?

On va rendre visite à des amis…

Des amis ?? Vous les connaissez bien ?

Très bien.

Tu sais qu’à partir d’ici, tu es sous ta propre responsabilité ?

Nadav opine… et moi je me demande sous la responsabilité de qui on était jusqu’alors.

Bon…

Il nous laisse passer.

 

Michel est soufflé. Le soldat n’a pas le droit de nous laisser entrer. La loi d’Israël nous interdit formellement d’entrer à Ramallah et le soldat est censé appliquer la loi. On refait la séquence dans tous les sens sans réussir à comprendre son geste.

 

Moi, je m’en fiche, je suis aux anges.

D’un coup, la PALESTINE s’incarne. Ce n’est plus QUE une maison en ruine, un check-point triste, un nuage de poussière parsemé de touches kaki ou des ordres beuglés dans des mégaphones. Dans cette ville, dans les figures quila traversent d’un pas plus ou moins pressé, LA VIE EST LA. Je ne sais pas comment dire ça autrement. Des vies, des hommes et des femmes. Une forme de continuité dans l’existence, pas seulement des petits fragments décousus. J’ai la même sensation que la première fois où j’avais été dans les collines luxuriantes au sud de Hébron rencontrer une famille qui était devenue le souffre-douleur de leurs voisins colons récemment installés. Chacun des membres de cette famille était véritablement ancré dans ces collines et dans les arbres qui les entouraient. Il se dégageait quelque chose d’un rapport au temps et à l’espace qui était de l’ordre de l’immuable. Une force incroyable. Même dans ce qu’il conviendrait d’appeler des conditions plus qu’extrêmes.

Et bien là c’est un peu là même chose… autrement. Comme dans une ville, quoi.

Michel nous emmène nous promener, comme les touristes que nous sommes. Le mur à l’entrée et ses graffitis célèbres. Le mausolée d’Arafat encerclé de policiers palestiniens… il est doté d’un rayon laser vert immensequi pointe vers Jérusalem (mais qui reste inactivé, à la demande des Israéliens). L’ambassade de Chine, l’un des quelques pays ayant reconnu l’existence de l’état Palestinien. Le dernier café où l’on cause. La fédération Palestinienne de foot. La boîte de nuit « stones » qui clôt le film de Elia Suleiman. Les quartiers chics, les quartiers populaires, le mall, la place des Lions. Il y a beaucoup de policiers, partout, avec ces uniformes bariolés de toutes sortes de bleus différents que j’avais déjà vu en photo.

 

Au déjeuner, Lehila nous raconte des moments d’horreur bureaucratiques qui donnent envie de mordre. Au retour de vacances, check-point Allenby pour revenir en Palestine depuis la Jordanie. Parmi les humiliations, passage obligé par une cabine où souffle un air à la composition mystérieuse.Tout le monde doit y passer, sauf enfants et femmes enceintes. Lehila,enceinte, s’attend à être exemptée. Mais le soldat a décidé qu’elle devait passer dans la dite cabine. Même enceinte. Et que si elle refuse, elle a qu’a passer par un autre check-point. Mais, il n’y en a pas… ! Et c’est de ma faute, peut-être ? Alors dites moi la composition de l’air ! Paspossible de la divulguer. Alors, passez vous aussi, avec nous. Pff… j’ai que ça à faire ?

Lehila a fini par se résigner et par passer dans la cabine àair étrange. Pas le choix, tout bonnement. Elle dit que des fois elle regarde son fils en se demandant qu’est ce qu’il y avait dans cette cabine.

 

Est-ce qu’ils comptent rester, en Isratine ? Michel nesait pas, mais une chose est sûr : Lehila voudrait partir. Pour elle,chaque sortie de Ramallah est un chemin de croix soumis à l’absolu aléatoire israélien, sans cesse un tout petit peu changé. Un tout petit peu ici ou là, suffisamment pour qu’on reste attentif, inquiet. Alors oui, Ramallah est une « prison dorée », une bulle que Michel compare avec humour à l’autre, celle d’oùl’on vient, Tel-Aviv. Mais il n’empêche, une geôle reste une geôle.

 

On parle un peu cinéma… ce qu’on a vu récemment et ce qu’onvoudrait voir. Lehila sort le « pariscope » local consultable sur internet : http://www.thisweekinpalestine.com/. Il y a une semaine de cinéma coréen à Ramallah et une pièce de théâtre que j’aimerais bien voir à Jénine. Illusion du papier glacé, ça devient possible.

 

Je pense au livre de Michel Warschawski « Sur laFrontière ». Et aussi à son livre « Le Défi Binational ».

 

Pour retourner de l’autre côté du miroir, impossible d’emprunter la même route à l’envers, on risquerait de se faire arrêter, dans ce sens-là c’est plus risqué. On suit les instructions de Michel et l’on faitun long détour par une route Palestinienne fatiguée qui bifurque sur un check-point exclusivement utilisé par les colons. On baisse la vitre : shalom ? le soldat nous regarde, attend qu’on lui réponde en Hébreu. Chose faite, il nous fait signe de passer et l’on est sur une route au goudron immaculé direction la colline du Printemps, Tel-Aviv…

 

La vidéo est un court-métrage du réalisateur PalestinienHany Abu-Assad (réalisateur entre autre de Paradise Now) que Michel et Lehila nous ont montré…

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