Première semaine

Nous sommes à Pau. Pas tout à fait dans la ville, au bord. Un quartier résidentiel qui me semblait mortel il y a peu et qui est une bénédiction en ces temps d'éloignement physique forcé.

Nous sommes à Pau. Pas tout à fait dans la ville, au bord. Un quartier résidentiel qui me semblait mortel il y a peu et qui est une bénédiction en ces temps d'éloignement physique forcé. On ne croise personne, ou alors des gens affairés à leurs jardinets, derrière des murets et des haies. On se salue, à bonne distance. Les enfants, avec qui je fait ma dose autorisée d'exercice physique font peur. Un joggeur fait une embardée paniquée quand mon grand garçon, forcément insouciant, a ignoré mes consignes et s'est approché d'un peu trop près de ses petites foulées.

On a un jardin aux pieds de l'immeuble, et depuis leurs balcons, les résidents discutent avec nos fils, qui s'inventent des couronnes de fleurs et des parties de foot à deux. Les inconnus d'hier sont devenus des voisins à part entière. On sait maintenant que celui dont le balcon jouxte le notre a perdu sa femme il y a cinq mois, que la voisine du dessus vit seule et adore Christian Bobin.

Je me demande s'ils se croiseront un jour.

J'ai mis mes phobies de côté pour aller faire des courses, puisqu'on a pensé à presque tout mais qu'il manque du sel, détail essentiel s'il en est.

Le petit magasin Carrefour est ouvert.

Devant, une femme et deux hommes se passent une bouteille de vin blanc qu'ils boivent au goulot. Leurs corps témoignent qu'ils n'en sont pas à leur première bouteille, ils sont désarticulés, un peu mous. Mais ils rigolent, ils saluent celles et ceux qui entrent, demandent une pièce. Ils sont sortis d'un temps d'avant où on se touche sans pudeurs angoissées. Mon fils demande si les gens vont leur donner des pièces puisque tout le monde à peur de se toucher. C'est juste. Sale temps pour faire la manche. Cela n'a pas l'air de les décourager et ils ont l'air relativement bien accueillis. La marge joyeuse. Pour combien de temps encore ?

A l'intérieur, les rayons sont troués, des béances à répétition qui posent une drôle d'ambiance. Un homme très grand empile des cubi de vin dans un sac de sport. Il tremble un peu. Je me demande s'il organise son addiction ou s'il fait des courses pour d'autres. En caisse je remarque qu'il prend aussi des pâtes et deux boites de tomates concassées.

Les caissiers n'ont pas de masques, ni de gants. Je les questionne, les informe sur leur droit de retrait. Ah mais non, on en a des protections, me dit PAUL (c'est écrit sur son badge), mais franchement je sais pas à quoi ça sert. J'insiste un peu, parle de l'article de mediapart sur la surexposition des employé.e.s de magasin.

Il l'a lu! Il adore ce journal... mais il n'a pas peur.

Prenez soin de vous, qu'il me dit en me tendant ma monnaie.

Dehors, les trois piliers du comptoir imaginaire se font disputer par une femme âgée : je veux la paix, vous entendez! la paix! laissez moi la paix! L'un des deux hommes hausse les épaules et se marre: on est en guerre, personne vous l'a dit? Ce n'est pas drôle du tout mais ça m'arrache un sourire. Je n'ai pas envie d'arrêter de sourire mais j'ai peur de sourire à des choses pas drôles du tout, à force.

Fin de journée, je sors faire du vélo avec mon fils le plus jeune.

On est contents d'être deux et j'ai mon laisser passer à la date du jour.

Une camionnette de police s'arrête à côté de nous.

Je dis tout de suite à Zeev de rester à bonne distance, il tousse beaucoup et je ne voudrais pas que les policiers se sentent menacés. La policière et le policier ont un échange inaudible pour nous dans leur voiture, je leur signifie que je n'ai pas entendu avec un doigt à l'oreille et une grimace d'excuse.

Elle descend sa vitre : vous allez où? Le ton est agacé d'emblée, mal-aimable.

Je réponds avec un grand sourire très poli (sans être forcé) que je rentre chez moi, que nous sommes allés faire quinze minutes de vélo et que nous sommes juste à côté de chez nous. Je dis merci à la fin.

Zeev a une peur panique des forces de l'ordre depuis une manifestation pour le Climat où il a été nassé avec son grand père et où il a été obligé d'apprendre ce qu'est le son d'une grenade de désencerclement.

Je le guette du coin de l'oeil et je vois qu'il n'est pas bien.

Le policier me dit que nous constituons un attroupement et que c'est interdit. Zeev prend la parole du haut de ses cinq ans et explique qu'on rentre chez nous et qu'on a rien fait. Je renchéris. Le policier s'énerve: vous m'interrompez.

Je ne dis plus rien, Zeev dit que c'est pas juste.

Le courage de ce gamin me sidère, je vois qu'il tremble un peu.

Le policier sort de la voiture et je m'excuse encore, je dis qu'on va rentrer et la policière sort et veut voir mon papier signé et ma carte. Zeev fait un pas vers elle, probablement pour lui prouver sa bonne foi mais ça la glace, elle retourne dans son véhicule et le policier fait un pas vers moi pour me dire qu'il va nous verbaliser et tout commence à être trop tendu et je ne comprends pas comment on en est là.

Un camion s'arrête et un homme en descend pour poser une question aux agents et il vient au milieu de nous. Nous sommes un attroupement, pour le coup.

Et ça y est j'ai peur sans trop savoir de quoi: le virus? les flics agressifs? les craintes de mon fils que je veux épargner?

Je demande à partir. Le policier continue de me faire la morale et Zeev d'insister sur le fait qu'on a "le droit". Et moi je demande à partir, encore. J'attends qu'il nous autorise et il jouit de ce qu'il peut me retenir alors que je lui dis que je suis mal, que je veux rentrer chez moi.

Quand il dit: cassez vous, je ne relève même pas.

Zeev dit que cette promenade a été gâchée. Moi je dis que ça pourrait être pire. Et je m'avoue, à moi seule bien entendu, que je ne comprends plus grand chose.

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