canicule à jérusalem

Aujourd’hui, journée de tournage pour Btselem… Nous sommes allés à Jérusalem pour surveiller des check-points autour de la ville sainte. On les a cherché longtemps, les check-points : pas le droit d’entrer en voiture dans la ville, ça fait une trotte, on s’est un peu perdu. Un policier nous a montré comment y arriver. Un grand type avec des yeux aussi bleus que son uniforme. On lui a dit qu’on était de Btselem quand il nous a demandé ce qu’on fichait par une canicule pareille à chercher des check-points. Ah… Btselem… vous nous aimez pas beaucoup, hein… mais, si, mais si… mais vous faites toujours des assignations en justice contre nous… non, non… sauf quand il faut… Il sourit, nous indique le chemin et avant qu’on parte : en tant que citoyen je vous le dis, cette association fait un travail important, c’est bien… et puis : si vous filmez le check-point, il vaut mieux vous mettre en haut sur la droite, vous aurez un meilleure vue.

Il y avait une interdiction d’entrée sur toute la vieille ville pour une cérémonie au mur des lamentations. Confirmation : personne n’a le droit d’entrer dans la vieille ville en véhicule privé. Même les arabes qui habitent le secteur dans les petits villages aux alentours.

Ceux qui doivent entrer dans cette partie sont soit les religieux pour leurs prières (et eux peuvent entrer puisqu’ils sont dans des transports publics ou dans des bus touristiques) soit les habitants Arabes des environs… qui eux sont contraints d’attendre que la cérémonie juive se passe. Il y a donc une situation absurde qu’on peut voir quand on fait le tour des blocages autour du mur, où les voitures arabes tournent et tournent et tournent encore pour trouver un endroit par lequel entrer. Tout devient si long, si loin. Et il fait si chaud, si chaud… Nadav interview trois jeunes hommes arabes désabusés et tristes qui habitent au pied du mur des lamentations, au milieu du secteur le plus surveillé que j’ai jamais vu : tout le monde porte un flingue. Ils nous expliquent que pendant les fêtes juives leur vie devient un enfer. J’imagine qu’il doit y avoir aussi des conducteurs juifs qui se plaignent de ces restrictions. Mais bon, pour eux, ce sont quelques heures ici et là. Pour ces Arabes, c’est un quotidien d’occupation. C’est visible, palpable.

C’est la fête de Pessah, la Pâque juive. Nous fêtons la sortie d’Egypte, la libération, notre sortie d’esclavage. Samedi il y eut le traditionnel dîner de Pessah et la lecture de la Hagadah, un texte formidablement raciste et guerrier, qui n’a rien à voir avec tout ce que je connais (et aime, et admire) de la tradition juive. Le seul passage rigolo est un débat rapporté dans le livre entre différents sages et rabbins sur l’exactitude du nombre de coups que les Juifs ont infligés aux Egyptiens. Des calculs complexes et sinueux. Un vrai débat juif, quoi.

Mais le dîner est un moment agréable : une réunion familiale chaleureuse où, par la force de la tradition, tous les débats politiques habituels (pour qui voter aux prochaines élections, si oui ou non le Hamas est un possible partenaire de négociations…) sont mis de côté, remplacés par des souvenirs. On chante beaucoup, et tous, même les anti-religieux (et il y en a quelques uns dans ma belle-famille) clament haut et fort leur dette envers Dieu, leur joie d’être libre, libre, enfin.

Ma belle-mère raconte une visite à Rome dans les années 70. Elle avait été terrifiée de voir comment les juifs italiens étaient fiers de pouvoir présenter aux deux jeunes israéliens qu’elle et mon beau-père étaient alors, les lettres de soutien à la communauté du pape, du maire… elle me dit que là, oui elle s’est sentie heureuse, et fière, d’être une israélienne et pas une juive de la Diaspora, soumise au bon vouloir des autorités locales. J’essaie de réfléchir si je me suis jamais sentie mal en France, si j’ai jamais eu honte de mon judaïsme. Non, pas comme ça. Mais le fait est que j’ai encore du mal quand Nadav parle trop fort sur Israël dans le métro ou le bus. J’ai tendance à baisser la voix, en espérant qu’il fasse de même. Et quand il a été malade, à Paris, je ne voulais pas qu’il donne son passeport à l’infirmier de garde à l’hôpital, pensant que son passeport bleu pouvait lui valoir d’attendre plus longtemps en salle d’urgence. Parano. Je sais. Je n’ai rien sur quoi baser cette crainte diffuse.

Le dernier check-point qu’on a visité était tenu par un policier très sympathique, terriblement gêné qu’on le filme qui a fait des pieds et des mains pour nous montrer qu’il était un type bien pris dans une situation qui le dépassait complètement.

Quand on a remballé le matériel, il a arrêté un bus public qui entrait dans la vieille ville et demandé au chauffeur de nous ramener de l’autre côté du mur. Le bus était vide, bien sûr. Au fur et à mesure des arrêts, il s’est rempli. Pas de crainte à avoir ici d’attaque terroriste, puisque aucun arabe n’a accès au trajet du bus. Deux jeunes religieuses montent, s’assoient à côté de nous. Nous, c’est donc Nadav et moi et notre amie Lara qui (maligne) s’était habillé légèrement en prévision des chaleurs. Une famille religieuse monte avec ses cinq enfants. Quatre garçons et deux professeurs montent ensuite, tous de noir vêtus, imposants comme le sont toujours les juifs religieux orthodoxes. Ils disent quelque chose aux jeunes filles, qui se décalent et leur laissent leurs places. Pas très sympa. Et là, l’un d’eux se tournent vers nous, prenant soin de ne regarder ni moi ni les belles jambes qui dépassent du short de Lara. Il nous parle en Hébreu. Et là je comprends : il veut qu’on aille au fond du bus, nous les filles, les femmes, les femelles sales. Là, je fais l’idiote : on ne parle pas Hébreu. Nadav se prête au jeu, on est des touristes. Et on ne bougera pas. Non mais. Un des jeunes va parler au conducteur, un autre s’assied à côté de nous en protégeant sa vue avec son chapeau de feutre. Et puis se relève, essaie à nouveau de nous parler… il insiste, le bougre. No speak, no speak, no understand. No bougearan. Non mais. Et là, j’entends qu’ils parlent yiddish… Je leur dis que s’ils veulent, ils peuvent nous parler en yiddish… l’un d’eux (un professeur moins stressé que les autres par la présence de notre flagrante impureté en tête de bus) me dit, en yiddish : il faut que vous alliez au fond du bus, ici c’est pour les hommes… je dis nein… il hausse les épaules.

On est arrivés à destination… heureusement, je ne sais pas dire autre chose que nein, en yiddish, moi… comprendre c’est une chose, mais parler…

(pour ceux qui se demandent pourquoi des religieux juifs parlent yiddish en 2008… c’est parce que la langue hébraïque est la langue sacrée… et qu’il ne faut pas l’utiliser pour dire des choses prosaïques comme : un ticket s’il te plaît, monsieur le conducteur… )

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