Le monde est flou

Cela fait un moment déjà que je ne sais plus par quel bout prendre ce qui nous arrive. Ce qui nous arrive. A nous toustes.

Cela fait un moment déjà que je ne sais plus par quel bout prendre ce qui nous arrive.

Ce qui nous arrive. A nous toustes.

 

Un grand et vaste "nous", qui contient tout autant celles et ceux qui ont à nouveau voté pour l'agent orange américain (plus de 70 millions? sérieux?) que celles et ceux que j'ai retrouvé à la manifestation d'hier, hagards devant le mité de nos liens effectifs.

J'inclus tout le monde dans ce "nous", certainement pas pour accréditer un quelconque universalisme à la noix. Mais je suis obligée de m'interroger sur le désir qui anime ceux d'en face. Pas envie de comprendre, non. Mais cerner, nommer, circonscrire les pulsions de mes ennemis, ça pourrait avoir du bon.

 

Est-ce l'idéologie qui travaille le jamais-si-bien-nommé Premier Flic de France?

Il y croit, lui, à ce qu'il a vendu aux élu.es de la nation?

Ou alors, est-ce une pure stratégie?

Et si oui, qu'est ce qui la porte?

 

Dans le papier de Jérôme Hourdeaux sur le vote à l'Assemblée Nationale, une photo incroyable de Xosé Bouzas m'a stupéfaite.

On y voit toutes sortes de gens blancs habillés chic au milieu des fauteuils rouges reconnaissables entre mille.

On pourrait deviner un ministre, sa complice. Mais on n'est pas sûr.

Ils et elles sont admirablement floutés, faces planquées dans les pixels.

Leurs postures racontent quelque chose. Mais de visage, plus rien.

C'est fou ce que ça fait, un visage qui se cache, qui ne renvoie plus rien de ses yeux, dont la bouche est vide de plis. Des gros pixels qui planquent tout. Cache misères.

Une image qui donne à voir l'horreur d'une béance. Et ce en plein coeur d'un espace de "représentation" politique.

 

Je repense à cette phrase entendue à Tel-Aviv, dans une manif: "que ton nom soit effacé"! A l'époque, la malédiction était lancée sur celui qui tient encore les rênes du pays aujourd'hui, le "Bibi" qui s'accroche encore à son siège avec l'énergie du corrompu.

 

J'aime l'idée qu'un être dont on estime qu'il a trop porté préjudice au monde, à la nation, à un peuple, à un tout, qu'une personne qu'on ne reconnait plus comme digne d'être nommé voit son nom effacé.

J'aime aussi, l'idée d'une malédiction sur ces êtres qui font de nous les pantins affligés que nous sommes aujourd'hui. Plus pour longtemps. Nous sommes légion, bordel. Et nous leur rappellerons bien assez tôt.

En attendant: la peste sur vous, qui votez des lois infâmes et scélérates. La peste sur vous qui ne nous prenez pas au sérieux. La peste sur vous qui voulez nous empêcher de filmer, de photographier, de représenter vos hontes.

Que vos noms soient effacés.

 

C'est Hitchcock qui disait qu'un méchant médiocre était la pire chose dans un film.

Les méchants historiques ne manquent pas. Mais je n'ai bien entendu aucune idée de l'impression qu'ils donnaient sur le coup, dans leurs discours, dans leurs adresses.

Quand on voit le duo Hynkel/ Napoleoni filmé par Chaplin en 1940, on s'interroge ce que le plus fin des clowns aurait saisi de Darmanin mimant la force virile, Macron singeant la gravitas, Castex et ses regards vides.

Il y aurait de quoi rire.

Non?

Bah non.

Une journaliste de Mediapart me disait au moment de la dernière présidentielle: tout cela serait comique si cela n'engageait pas la vie de tant de gens.

Leurs mimiques, leurs rodomontades stériles, leurs coups d'éclat, leurs agendas politiques, tout cela engage la vie, nos vies à toutes et tous.

La vie de certaines et certains encore plus que la mienne, ça aussi je le conçois bien.

 

Comment donner à voir ces personnes/ personnages/ personnalités politiques qui nous dominent au quotidien, de toutes leurs puissances médiatiques?

Les donner à voir depuis notre colère, dans l'idée qu'on arrive à penser des images qui seraient libératrices, nous permettre de penser mieux le poids de leurs bottes sur nos nuques et comment nous en libérer.

La photo de Bouzas peut être une piste.

 

Une autre piste se trouve dans un livre incroyable, que tout le monde devrait consulter dans ces temps iconodingues, Fictions de Trump, aux éditions Point du Jour de mon ami Dork Zabunyan. Il y mène une réflexion implacable de finesse sur les représentations du Donald et ce qu'elles racontent de notre rapport au pouvoir. Il me semble un outil important pour penser comment nous allons mener les luttes à venir depuis les pratiques des images.

Parce que les récits que nous devrons construire dialogueront forcément avec ces représentations du Pouvoir.

Parce qu'il ne suffira bien évidemment pas d'effacer leurs noms et leurs souvenirs, il faudra leur exiger de rendre des comptes à nos imaginaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

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