Le vlog d'Anne Frank

Et si Anne Frank avait une caméra plutôt qu'un journal?

Et si? Toujours le début d'une bonne histoire: et si ma voiture lego elle pouvait voler et que tu étais dedans toi aussi et qu'on allait sur la lune...?

Des publicitaires scénaristes illuminés sous ritaline (forcément) on imaginé un "et si..." halluciné et hallucinant: et si Anne Frank au lieu d'un journal intime, avait eu une caméra?

 

On voit l'exaltation folle qui monte en réunion de brainstorm.

Et si Anne Frank, elle avait reçu une caméra pour son anniversaire?

Une caméra! Mais oui, imagine le truc...

Elle aurait fait un VLOG, les mecs!

Un blog vidéo, quoi, comme n'importe quelle gamine d'aujourd'hui.

Mais OUI!

Bob (tous les publicitaires s'appellent Bob) tu es un génie!

Imaginez les possibilités de merchandising!

Des T-shirt! Des coques de portables!

Génial! Anne Frank va devenir une influenceuse!

C'est brillant!

C'est hyper fort.

Tragique. Magique. Comique (mais pas trop).

L'idée du siècle.

Rendre la Shoah sexy again...

 

Bob en a rêvé, la maison Anne Frank l'a fait.

Anne Frank est devenue une web-série où le meilleure du journal de la petite hollandaise est filmé, à grand renfort de plans qui coupent brusquement (attention, les nazis arrivent) de selfie larmoyant (je suis seule, je suis cachée, j'ai peur), de violons un peu tziganes mais pas trop (touche exotique et trilles sentimentales).

 

La reconstruction est impeccable et rien, non absolument rien ne vous sera épargné. Les flash-backs, les gros plans insistants.

Yaron, l'ami qui m'a envoyé le lien, soulignait combien le projet recelait une fascination assumée pour la mort, la mort, la mort.

Et comment ce projet esthétique et politique morbide était celui des mêmes assassins de la petite Anne.

 

Bref, j'ai pas envie de spoiler le truc mais en vrai, ça va mal finir.

D'ailleurs aucun des commentaires sur YouTube ne semble ignorer qu'à la fin c'est l'écran noir. Je vous passe les digressions sur le fait que le confinement c'est dur mais se cacher des nazis c'était quand même pire (l'analogie est très présente et pas que chez les moins de quinze ans). Tout le monde semble se réjouir de l'adaptation de ce grand classique "inspiré de faits réel" sur le tout petit écran.

 

Quand j'habitais Tel-Aviv, j'avais filmé une fête de Pourim où tout le monde était déguisé. Il y avait une jeune femme grimée en Anne Frank (habits de collégienne d'époque, journal sous le bras et étoile jaune à la boutonnière) qui dansait avec type déguisé en colon extrémiste travesti.

C'était à la fois horrible et incroyable à filmer.

Un raccourci historique qui disait plein de choses sur ce pays et sur ses histoires.

Je me souviens d'avoir hésité à monter la séquence, parce que quand même Anne Frank, quoi... J'avais l'impression que sortie d'Israël et de ses folies spécifiques, ça choquerait trop.

 

Cette histoire de vlog me coupe le souffle.

Cela me fait l'effet terrible d'un tournant sans que j'arrive à comprendre pourquoi.

Au delà de ma sidération et de mon envie de la partager, il me semble que cette initiative folle pose des questions.

 

Dans le désordre:

- qu'est-ce que Lanzmann aurait dit de ça, lui qui avait proclamé l'interdit de fiction autour de la Shoah pour finir par adouber le (archi nul) fils de Saul sous prétexte (archi fallacieux) qu'il fallait trouver comment ne pas perdre la transmission aux jeunes générations... sachant que le fils de Saul fonctionnait sur le même principe que ce vlog délirant, embedded dans la Shoah, comme si on y était, comme si on l'avait "fait", vécu, subi, quoi 

- sur cette idée de transmission...

pourquoi a-t-on si peur des livres? pourquoi les livres répugnent autant? et puisqu'une telle entreprise de vulgarisation est criminelle (n'ayons pas peur des mots) à qui profite le crime?

- qu'est-ce qu'on va devenir, si même celles et ceux qui sont censés être garants que l'écrit peut traverser les âges et inspirer l'avenir (les ayants droits d'Anne Frank, par exemple) trouvent que quand même une web-série c'est plus cool qu'un bouquin avec des mots dedans (plus de 200000 selon le making-of de la série web, eh oui ils ont compté)

- est-ce que la transmission d'une expérience peut encore être autre chose qu'une immersion? et comment on lutte contre la propension à vouloir nous faire entrer dans la peau et les habits (étoile jaune comprise) des personnages?

A cette dernière question, je n'ai pas de réponse toute faite.

Mais j'ai envie de vous envoyer vers ce blog ici, parce que ce sont des cinéastes et des/mes amis qui y réfléchissent en images et en sons à comment on peut s'approprier nos mondes et (surtout) les partager.

Le cinéma c'est un échange, forcément. Un champ et un hors champ.

Pas un cadre figé où l'on vous hurle dessus ce que vous devez penser.

Sois triste. Oublie.

Aie peur. Chiale, ça soulage. Vide toi la tête. Oublie.

Rigole. Plus fort. Oublie. Encore.

 

Les doutes font peur mais parfois les certitudes, c'est bien pire.

Je ne sais pas du tout comment ça va finir, ce qu'on vit.

Mais dans le monde d'après, je veux des gens qui pensent, qui s'autorisent à douter.

Comme ici. Ou comme ici.

 

 

Pour ceux qui sont quand même curieuses et curieux, le vlog de Anne, c'est ici.

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