Mariage à l'israélienne

Mon amie Shani se marie. Son fiancé, Amir, vient d’une famille religieuse. Il a étudié dans une yeshiva, jusqu’à ce qu’il fasse l’armée et peu à peu se détache du monde de la religion. Aujourd’hui il n’est pas religieux pour un sou, même moins que la moyenne. C’est souvent le cas de ceux qui sont rentrés sur le tard dans le monde laïc et qu’on appelle hozer becheela, qui pourrait se traduire par : ceux qui sont rentrés en question, par opposition à ceux qui ont retrouvé leur foi juive, les hozer betchouva : ceux rentrés en réponse.

Amir et Shani, en bon laïcs, se sont posés beaucoup de questions. Mais pas pour le mariage, un mariage traditionnel s’imposait: avec un rabbin, une huppa (le dais sous lequel les vœux sont échangés) et un verre brisé. Pour la famille, bien sûr. Mais aussi parce qu’il est difficile de faire autrement.

Le fait est qu’il est très rare que deux juifs israéliens se marient autrement que devant un rabbin. Notamment parce que tout ce qui a trait au droit civil est réglementé par la rabbanout, la cour rabbinique. Choc des cultures des plus absurdes entre des hommes et des femmes modernes qui habitent dans une démocratie qui se veut éclairée et des traditions ancestrales avec lesquelles il faut composer au quotidien. La vie intime des Israéliens est ainsi régie par la halaka (la loi religieuse) et ses représentants : des vieux bonshommes, les « sages », qui sont rarement enclins à accorder des droits aux femmes.

Le mari donne le get, le divorce. Seul dans des cas exceptionnels, et suite à des procédures alambiquées, une femme peut obtenir un divorce de force. Il lui faudra pour cela démontrer, preuves à l’appui, que l’homme dont elle veut et surtout doit se séparer, est le dernier des derniers. C’est aussi dans la langue : le mot baali, mon mari, vient de baal, propriétaire, et veut dire : celui à qui j’appartiens.

Une amie qui s’était mariée en Israël il y a quarante ans, a reçu une lettre de son ancien amour : il voulait se remarier et ne pouvait le faire avant que le divorce soit confirmé. Elle est venue en Israël pour l’occasion. La procédure de divorce à la rabbanout était surréelle : ils ont bien évidemment menti sur leur nouvelle situation familiale (l’amie en question s’était depuis remariée en France, civilement, et avait eu un fils) ainsi que sur les raisons de leur décision de divorcer. Après plusieurs rituels, les rabbins ont signé les papiers du divorce avec un roseau trempé dans de l’encre noire. Angoisse : si l’un des rabbins fait un pâté, il faut recommencer toute la procédure.

La mère de mon amie Liat s’est séparée du père de celle-ci peu après sa naissance. Ils ne s’aimaient plus. Le père de Liat avait déjà une autre copine, tout aurait pu être simple. Mais quand le père a appris que la mère avait une histoire d’amour de son côté il a décidé de ne pas lui accorder le divorce. Elle a fait ce qu’elle a pu mais n’a pas réussi à divorcer. Le père a disparu pendant vingt-deux ans, a déménagé aux Etats-Unis. Et la mère n’a jamais pu se remarier. Elle a aussi choisi de ne pas avoir d’autres enfants. Des enfants nés hors mariage sont des mamzers, des bâtards. Ils n’ont pas les mêmes droits que les enfants légitimes. Il y a un an, le père voulant en épouser une autre, il a finalement entamé la procédure de divorce.

Ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas se marier devant un rabbin vont se marier à l’extérieur du pays et ensuite se déclarent unis par les liens civils du mariage une fois rentré au pays. Ainsi, une amie de mon cours d’hébreu est encore en pleine procédure de conversion. Elle a épousé son amoureux à Chypre. Quand elle sera devenue juive, et seulement alors, ils se marieront religieusement.

Pour le mariage de Shani et Amir, il y aura donc un rabbin. Mais un rabbin libéral, un peu poète et chanteur de rock à ses heures. C’est très couru, les rabbins « ouverts »… Ceux qui tout en respectant la tradition, savent lui faire entorse, l’inventer. Des hommes (et même des femmes, maintenant) qui sont croyants et veulent transmettre l’amour de la religion, pas la crainte. Lors de leurs rendez-vous préalables, le rabbin a insisté : il est juste là pour les conseiller, pas pour les forcer. La religion est une question de choix, à eux de penser comment ils veulent vivre leur judaïté. Mais il y a des choses auxquelles ils ne pourront pas couper sans quoi le mariage ne sera pas légitime. Enfin, ce qui est imposé l’est surtout aux femmes. Shani doit faire un bain rituel et ne pourra se marier sans le tampon qui confirme que, 24 heures avant d’être prise pour femme, elle s’est purifiée.

J’avais dans l’idée que ces obligations étaient une façon de garantir un revenu aux institutions religieuses. Certes, si on pouvait ne pas y aller, qui voudrait se tremper dans une piscine naturelle remplie d’inconnues ?

Mais selon Shani, c’est pour les religieux une dernière tentative de pénétrer dans les cœurs des mauvais juifs « questionnants ». Il y a quelques moments clef dans la vie d’un Juif : la circoncision, la bar ou la bat mitzvah… Et chacune est une occasion pour les religieux de suggérer aux brebis égarées de revenir aux réponses que propose la religion.

Shani par exemple a du assister à un cours d’une heure sur ses devoirs en tant que femme juive. Et on lui a garanti que si elle suivait les rites de pureté (ne pas faire l’amour pendant les règles puis sept jours après, et à la fin de cette période prendre un bain rituel) elle aurait des enfants infiniment supérieurs à ceux des femmes « impures ». Et une bonne mère doit toujours vouloir ce qu’il y a de mieux pour ses enfants, ça aussi c’est dans la loi.

 

à voir: les deux très beaux films d'Anat Zuria Mekudeshet et Purity, qui traitent d'un point de vue tout à fait particulier (la réalisatrice est religieuse) des rituels de purification et des questions de divorce dans la religion juive.

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