Faixa de Gaza

La dernière fois que j’étais venue rendre visite à ma famille brésilienne c’était pour l’enterrement de mon grand-père.

La dernière fois que j’étais venue rendre visite à ma famille brésilienne c’était pour l’enterrement de mon grand-père. Décembre 2008. Quelques jours après mon arrivée, les troupes israéliennes commençaient à bombarder Gaza. A l’époque, on m’avait parlé d’une favela surnommée Faixa de Gaza, la bande de Gaza, un no-man’s land entre deux factions, délimité par des rails de trains, où les incursion meurtrières de la police en blindés terrorisaient les habitants presque autant que les échanges de tirs entre narco-traficants rivaux.

 

Je voulais y aller mais on m’avait empêché. La Faixa était tout à fait infréquentable, personne ne voulait m’y emmener et il était bien évidemment hors de question d’y aller seule.

 

Je suis à Rio pour voir ma grand-mère, la famille, les amis.

 

Je parle d’Israël avec Gabriel et ladite faixa de Gaza revient : le père de mon ami, architecte, travaille sur un projet d’urbanisation sur ce territoire. Un projet très ambitieux : transformer le terrain vague entre les deux factions en un jardin commun aux deux groupes d’ennemis. Forcer la convivence par une lourde restructuration de l’espace.

C’est bien évidemment une grande opération du gouvernement fédéral avant les élections, personne n’est dupe. Mais pour Tonio, le directeur de l’association des habitants de Manguinho, l’une des favelas concernée, peu importe. C’est un espoir de taille.

 

Tonio nous acceuille sur le terrain vague qui sert de parking aux rares voitures de la communauté (mot PC-politiquement correct- pour dire favela) et où quelques chevaux grignotent des sacs plastiques en compagnie de cochons sauvages et d’une demie-douzaine d’hommes et de femmes qui tente de trouver quelque chose à revendre dans un immense lixeiro, dépottoir. Gabriel lui a demandé de nous faire voir la faixa, lui a un peu parlé de moi, de ma vie en Israël.

Et alors, Gaza, la vraie, tu l’as vue ?

Non, jamais.

Eh bien, tu verras la nôtre, on a pas la mer, ici, mais on a de la verdure…

 

Comme toujours dans les favelas, on est acceuilli selon la personne avec qui l’on se présente. Tonio est l’homme politique du quartier. Politique au sens fort. Alors qu’on déambule dans les rues, les habitants lui parlent d’un égoût bouché, d’un jeune qui n’est pas rentré chez lui, d’un autre qui a eu une bonne note.

Il nous montre les deux rues principales : celles qui a été refaite il y a peu par le préfet (et qui est de bout en bout impeccablement recouverte de propagande éléctorale), l’autre qui devrait être refaite seulement après les élections, mais bon… après le vote tu sais ce que c’est, c’est toujours plus compliqué de mener les projets à bien, hein…

Dans la petite rue où déborde une eau sale, des motos circulent, conduites par des types aux bras chargés de sacs plastiques. Tous des traficants, se désole Tonio.

Au bout de la ruelle, les murs s’ouvrent sur une petite rivière de béton et d’ordures.

Attention, on arrive à la « crackolandia », la cité du crack.

Le crack était interdit de séjour jusqu’à il y a peu, à Rio. Mais on raconte qu’une dette d’un commando de traficants de Rio à un autre de Sao Paolo a ouvert les vannes. Maintenant, les petits cailloux sont partout et font un ravage sans précédent dans les favelas… et jusque dans les quartiers chics.

On passe sous un pont. A côté d’un recoin de terre et de béton, une trentaine de fantômes se chamaillent pour des tubes en plastique minuscules et des briquets de couleurs. Tonio échange quelques mots avec l’un, l’autre. Il y a des enfants aux yeux révulsés, une fille enceinte jusqu’au couqui suce sa une cigarette éteinte comme si c’était un biberon.

On doit leur paraître étranges, forcément étrangers. Moi et Gabriel et Elisa, visiblement de la « zone sud », le quartier bourgeois et puis Mary, la blonde Américaine qui prend des photos avec la bouche ouverte.

Une jeune femme titube à côté de nous, manque de chuter, lève le pouce en direction de Tonio en signe que « tout va bien ». Elle se marre : les touristes sont venus voir la favela de la Faixa, eh ! Avec le projet de rénovation, ils en ont vu beaucoup, des « bacanas », des riches/blancs. Parce qu’il faut pas trop délirer sur le Brésil multicolore, tout lemonde dans la favela est noir ou presque. En tout cas, personne n’a la même couleur de peau que moi ou ceux qui m’accompagnent.

On arrive à la Faixa, on entre sur les rails de train parune petite porte qui fait penser à un checkpoint. Un pont de béton tagué, des murs couverts d’insultes à la police et d’éloges au CV, le commando rouge. UPPé o caralho ! L’Upp, programme de pacification des favelas en vue des JO et de la coupe du monde, est une invasion au long terme de la favela par une unité de police. Si quelques communautés ont vu les échanges de tirs entre narcos et policiers diminuer avec ce programme, tout le monde s’accorde pour dire que le traffic continue… simplement il est un peu plus régenté par les bandits en uniformes.

 

On écoute Gabriel parler du projet en rêvant à quelque chosequi pourrait arrêter les trous de fusils le long des murs.

On entre traverse les rails et on va jusqu’au mur d’en face,Mandela 1 et Mandela 2. Oui, le nom a été donné en hommage à Nelson… qui y est même venu en visite.

 

Tonio oscille entre enthousiasme et désolation. Jamais aucuncynisme, jamais aucune ironie.

Les élections ? pff… bien sûr qu’il va voter, c’est obligatoire ici. Mais de là à penser que cela va changer quoi que ce soit ! On a tout pour faire la révolution ici, dit Tonio : une communauté unie, la bonne dose d’espoir et de rage et puis, il cligne de l’œil, on est mieux armés qu’eux ! (il ne précisera pas qui c’est eux...) mais le fric pourrit tout… dans les années soixante-dix, aux début des factions de commandos, quand les prisonniers politiques conseillaient les bandits, là oui ça aurait pu se faire parce que tout le monde comprenait qu’on avait rien à perdre. Mais maintenant chacun se rêve en petit propiétaire, tout petit, hein, mais propriétaire quand même…

On retourne à la voiture, doucement.

Les motos continuent de nous zigue-zaguer dans les ruelles. Et puis à un coin, une aggregation. Ah, c’est jour de marché. On passe entre une vingtaine de jeunes gens agglutinés au sol, qui s’échangent billets et petits sachets. Des montagnes et des montagnes de drogues sont étalées au grand jour.

 

Allez, en voiture.

 

Gabriel nous conduit jusqu’à la bibliothèque de la Faixa, lapremière construction du grand projet de réhabilitation du lieu. Un bâtiment immense, à quelques mètres de Manguinhos et de Mandela mais situé aussi non loin de trois autres favelas, dont Jacarézinho, qui a aujourd'hui le triste prestige d'être la plusviolente d’entre toute.

Le bâtiment est incroyablement neuf, fenêtre translucides etcouleurs éclatantes. Mais la vraie surprise est à l’intérieur : une immense bibliothèque dont Lucio nous fait faire le tour avec fierté. Quarante ordinateurs, des livres par dizaines de milliers, des disques en écoute, une vidéothèque de DVDs à consulter sur place ou à emprunter.

On se promène dans ce havre de tranquilité. Des livres partout. Une femme très noire et très enceinte qui mange une sucette en balançant une poussette dans laquelle gazouille un bébé. Son autre main tient un livre à couverture rouge où est écrit PLATON. Elle ne nous regarde même pas passer, toute à sa lecture. Des enfants en haillons et pieds nus sont attablés aux tables de lectures, au coude à coude avec d’autres en uniformes scolaires.

Je me fous pas mal que les politiques comptent gagner des voix avec ce projet, moi je veux bien voter pour eux si cette chose continue.

Je fais un tour à la dvd-thèque, histoire de voir ce qui est proposé. Un homme, visiblement de la communauté d’en face, en short sale, l’air fatigué, se tient à côté de nous, attendant patiemment que le bibliothècaire ait fini d’expliquer aux visiteurs (nous) le fonctionement de la salle informatique pour pouvoir emprunter son film. Je jette un coup d’œil, le titre est en Portugais mais l’image de couverture m’est étrangement familière. Je me rapproche: c’est Kippour, d’Amos Gitai.

T’en as pensé quoi ? je suis obligée delui demander. Ben rien, j’attends pour l’emprunter là, je vais le voir maintenant sur une de télés, tu le connais ? Oui, c’est un grand film. Chouette, j’aime bien les films de guerre…

J’ai envie de pleurer.

Pendant le trajet de retour au sud de la ville, je me repasse le film de Gitai. Je repense à la course dans la ville vide, aux blessées, aux chars, à la boue. Et j’essaie d'imaginer à quoi pense cet homme alors qu'il voit le film, là, tandisqu'on tourne le dos à la zone nord. Qu’est ce que c’est de voir Kippour à Rio, à quelques mètres de la Faixa de Gaza.

 

Ici, une chanson de balie funk d’un MC local :

http://www.youtube.com/watch?v=Zjm80Lhjupc&feature=related

« sur la faixa de Gaza, y’a que des hommes-bombes, dans la guerre c’est tout ou rien… la récompense viendra: nous ne sommes pas hors-la-loi, la loi, c’est nous qui la faisons… c’est dans la lutte que les choses se conquièrent, pas besoin de crédit, nous ici on paie comptant… celui qui ne connaît pas dira que c'est facile de vivre du crime… »

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