Zéro et demi

Le film de Kathryn Bigelow « Oh-Dark-Thirty » est très mauvais. Voilà, c’est dit.

Le film de Kathryn Bigelow « Oh-Dark-Thirty » est très mauvais. Voilà, c’est dit.

Pour être honnête, il me faut dire que j’y allais un peu à reculons. Mais je voulais voir ça, ne serait-ce que pour en parler avec mes amis américains qui se disputent âprement à son sujet depuis quelques semaines. Je craignais un peu d’avoir peur : le fait que toutes les recommandations qui me parvenaient par rapport au film mettaient en avant combien les scènes de waterboarding étaient réalistes (comprendre réussies) ou comment la question de la torture était abordée de façon frontale (comprendre sans fioritures inutiles, c’est à dire sans états d’âme superflus) me glaçaient.

Pourquoi y aller, alors ? Pourquoi perdre deux heures et trente sept minutes de ma vie ? Un pari stupide : j’avais misé que la réalisatrice de « Point Break » et « Strange Days » ne pouvait pas être devenue complétement dingue, et que son film serait au moins intéressant.

Râté. 

Visiblement, Bigelow a complétement craqué depuis le 11 Septembre. Elle est en guerre. Et il s’agit pour elle de creuser le fossé entre « eux » et « nous », la civilisation d’un côté, la barbarie de l’autre, les bons et les mauvais chacun bien séparés. Et je ne veux pas voir une seule tête qui dépasse ça ferait désordre.

Pourtant, en voyant son oscarisé « Démineurs », ont pouvait encore trouver des nuances à ses positions politiques. C’est à dire : les soldats américains étaient des personnages complexes, pas forcément sympatiques, d’ailleurs plutôt violents et assez fous. Et quand l’anti-héros redneck rentrait chez lui en permission, Bigelow le filmait dans un supermarché, entouré de packs de céréales colorées, le regard vide. On pouvait s’interroger avec lui : c’est donc pour ça qu’on est en guerre, là-bas ? pour ces choix minuscules ? pour ces questions à la con ? boîte rouge ou boîte verte, Cheerios ou Frosties ?

Ce moment suspendu sauvait le film.

Mais dans « 0:30 », pas d’état d’âme dans le genre. Ça commence avec les voix de ceux qui vont mourir dans les tours, ça enchaîne avec un parfait lien de causalité sur un interrogatoire repugnant duquel rien, cher spectateurs, ne vous sera épargné. Et, autant tuer le suspense tout de suite, Reda Kateb finira par parler. Son tortionnaire l’avait prévenu : on parle toujours sous la torture, c’est biologique.

Je n’ai pas aimé la scène de torture. Je me demande (histoire de garder un peu l’horreur à distance, on fait ce qu’on peut) si Bigelow a aimé la filmer, combien de prise elle a fait pour le moment où couvert de ses excréments, Reda Kateb est promené en laisse comme sur les photos d’Abou Graib. Je me dis qu’il faut vraiment vivre dans un monde de dingue pour s’interroger sur la mise en scène d’une séquence pareille. Et je me dis aussi qu’il faut n’avoir rien vu des productions TV américaines des dix dernières années pour s’en offusquer. La torture, la chaîne FOX et les séries comme « 24 heures chrono » ou « Homeland » nous avait déjà démontré que d’une par c’était vachement efficace, d’autre part ce n’était qu’un mauvais moment à passer pour le tortionnaire qui, sûr de son bon droit en obtient presque toujours des informations qui permettent de sauver l’humanité, alors…

Je m’accorde avec Bigelow sur un point : on est en guerre.

Mais je suis persuadée qu’elle et moi ne menons pas la même lutte.

La guerre contre le terrorisme est une idée aberrante. Mais puisque c’est d’elle dont il s’agit, je dois dire que Bigelow et son navet vont certainement succiter des vocations.

J’avoue qu’en regardant le très très classe Reda Kateb refuser de céder à la saloperie des américains je me suis dit que c’était lui qui avait raison et qu’à choisir (puisqu’il le faut), je me rangeais dans son camp. Bon, après il parle et ça se gâte… Mais tout de même, il est vachement plus noble que les blancs-blonds-aux-yeux-bleus d’en face. Après, c’est une opinion toute épidermique… j’ai tendance à me ranger dans le camp adverse des aryens, comme un reflexe.

Blague à part et plus sérieusement, comment est-ce qu’on peut encore se dire que le cinéma de propagande fait autre chose que des films médiocres ? Et est-ce qu’on peu honnêtement penser que simplifier à outrance des situations complexes permet de marquer des points (puisque c’est de cela dont il s’agit) ? Je repense à « Inglorious Basterds » de Tarantino, où Hitler se délecte d’un film de propagande nazie où un très joli soldat tue plein d’ennemis… et que Tarantino filme comme il se doit : comme un navet sans idées.

Le cinéma mérite mieux que ces polémiques sur le cadrage d’une scène de waterboarding. C’est tout. Cela ne saurait être la continuation de la guerre par des moyens qui ne sont pas vraiment autres.

La guerre est toujours des histoires de gens qui n’ont peur de rien et à qui, au fond, on doit tout nous autres de l’arrière. Du coup, on prend des mines graves, on affecte des poses de sérieux. On ne parle plus de rien, on egrène des FAITS. Parce que la guerre médiatique c’est comme les cours d’histoires au collège : des dates, des lieux, des noms… à apprendre par cœur et à répéter en mantra.

Les tortionnaires de Bigelow disent à plusieurs reprises : si tu mens, je te fais mal. Bigelow est une menteuse et si je la croise je lui en mets une.

Elle ment parce qu’elle essaie de nous faire croire à cette guerre là, cette guerre simpliste qui serait un choc de civilisation et qu’on pourrait apréhender par les faits et les chiffres. Une guerre où les gentils seraient du côté du vrai et les méchants du côté du mensonge. Au début du film son héroïne discute avec sa chef sur les motivations des terroristes… l’une pense que c’est le fric, l’autre l’idéologie. C’est une conversation brève, sans grand intérêt parce qu’au final ce qui importe pour l’histoire (du film mais pas seulement, bien sûr) c’est qu’on est contre eux. Leur vérité on s’en fout. Celle de Bigelow repose sur si peu qu’elle ne souffre d’aucune remise en questions.

La guerre véritable est ailleurs. C’est une conquête, une découverte. Ce serait la poursuite d’un idéal, ou plutôt de plusieurs idéaux, à jamais inachevés comme se doivent d’être les idéaux. Cela ne saurait être contenu dans une boîte de céréales. Cela ne se limitera jamais à la Budweiser qu’écluse Jessica Chastain ou à son « droit » de porter des jupes plutôt que des burkas.

La vérité de Bigelow n’est pas la mienne. Comme sa guerre n’est pas la mienne. Il faut trouver des manières de filmer cette guerre en cours, qui se gagnera aussi par la vérité des images. 

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