Affaire Dreyfus

En ouvrant les volets ce matin, surprise… un élément nouveau a été ajouté à la vue de mon balcon. Le jour de l’indépendance approche et mon voisin a posté sur sa terrasse un drapeau israélien gigantesque, de la taille d’un bananier. Il n’est pas le seul, il y en a partout dans la ville. C’est un beau drapeau, le drapeau israélien : bleu et blanc comme un châle de prières. Et celui de mon voisin est flambant neuf. Il s’ouvre avec le petit vent chaud qui vient de la mer, bloque même en partie la vue sur les fleurs roses qui ont poussé sur les arbres de la rue.

Aimer un pays, c’est vague. On aime des choses qui s’y rattachent, on aime des idées qu’on y associe. On se trompe aussi parfois, on est sentimental quand on en est loin. Sentiment complexe et rarement noble que l’amour du lieu d’où l’on vient.

Nadav adore la France, adore le drapeau français, connaît la biographie de Napoléon par cœur, cite la constitution, les dates historiques. Si un jour il obtient sa carte de séjour, il l’aura bien mérité. Et plus il l’aime, plus il est exigeant avec elle. Quand nous nous sommes rencontrés nous avions de grands débats sur « les valeurs de la République » où Nadav me clouait régulièrement le bec en demandant : laquelle ? de quelle république tu parles ? De celle qui a torturé en Algérie ? De celle qui s’est rendue aux Allemands ? Non, non, l’autre. L’autre… Celle qui a accueilli mon père, exilé du Brésil pendant la dictature, celle qui pense que l’éducation et la santé doivent être pour tous. Celle-là. C’est abstrait, c’est pas clair, c’est complexe. Il n’empêche, oui, j’aime la France et ses valeurs, et (donc) je les critique. Et ce qui est bien avec les critiques sur la France, on peut les faire en public ou en société. Il y aura toujours quelqu’un avec qui on est d’accord, quelqu’un avec qui on est en désaccord, quelqu’un qui pense comme nous, quelqu’un qui trouve qu’on est trop borné, pas assez. On discute, on parle, on partage, on reprend, on affine, on pense, on échange, on change.

Depuis que j’écris « depuis Tel-Aviv », j’ai eu des échanges sur le site mediapart et en privé, partant des posts et de leurs commentaires. A chaque fois, en réponse aux questions soulevées par ce que j’écris, je reviens, insiste encore sur les mêmes choses : je pense qu’il est important qu’Israël existe, et même,dans un bon jour, si le ciel est bleu, j’insiste : j’aime Israël, j’adore vivre ici !

Et, plus j’aime cet endroit, plus je l’envisage comme un endroit à moi. Pas forcément mon pays, mais juste un autre lieu au monde où il serait bon poser ses valises pour un an, deux, ou même pour toujours. Etre une citoyenne du monde en Israël, cela devrait être possible. Et, peut-être au fur et à mesure que je l’aime, je le découvre autrement. Plus je vis ici et plus je vois des choses qui sont en désaccord profond avec l’idée que je me fais d’un pays. Pas de ce pays, mais d’un pays en général. Et je trouve étrange comment des gens intelligents, sensibles aux problèmes du monde, défenseurs des valeurs desquelles je suis proches, des gens raisonnables, en somme… deviennent lorsqu’il s’agit d’Israël des nationalistes plus ou moins bornés ou des censeurs qui, en privé s’accordent à penser que le gouvernement israélien exagère, mais qui préfèrent (et qui préfèrerais me voir) tempérer en public. Ces mêmes gens qui sont absolument capables d’une juste indignation quand il s’agit de questions françaises, qui sont contre la colonisation, qui en ont parfois même souffert plus ou moins directement, pensent d’un coup qu’il faut envoyer de l’argent aux colons, soutenir l’expansion ou du moins ne pas l’enrayer. Que les check-points sont nécessaires, tous. Que l’armée se doit de punir ceux qui refusent. Qu’il est en somme impossible de critiquer Israël sans en menacer plus ou moins indirectement, sa survie précaire.

A ceux qui disent aimer le pays d’Israël, j’ai envie de demander : lequel ? Le pays fondé après l’Holocauste, pour que les Juifs puissent se sentir en sécurité ? Le pays des falafels gorgés de viande ? Le pays qui produit un cinéma contemporain merveilleux ? Ou le pays qui torture des hommes et des femmes pour « des raisons de sécurité » ? Ou le pays qui, non content de laisse des colons tabasser des militants de gauche lors de manifestations contre le mur de séparation, arrête ensuite ces mêmes manifestants ? Ou le pays qui couvre les bavures de militaires exténués par un service terrifiant dans les territoires, service où ils ont un pouvoir total sur des villages entiers ?

Israël, parce que c’est un pays jeune et parce que c’est un pays constamment (et réellement) menacé, n’est toujours pas une réalité pour ceux qui n’y vivent pas. Et plutôt que de confronter le pays existant, on encense le pays rêvé, le pays imaginaire. Et, quoi qu’il arrive, on le fait tout bas, tout bas… de peur que nos paroles ne fassent trembler les murs fragiles de notre patrie mythique et mythifiée.

A l’intérieur même d’Israël il y a ceux qui continuent de maintenir, malgré tous les signes flagrants des problèmes de cette société, de son armée, et de son gouvernement, qu’Israël est « le plus beau pays du monde » avec la seule armée « propre ». Il y a ceux que tout dégoûte en bloc, qui se cherchent des passeports étrangers pour partir ailleurs. Et, heureusement, il y a ceux qui confrontent le pays pour ce qu’il est : un pays en devenir, mais aussi directement menacé par toutes sortes de dangers. Dangers qui viennent aussi de cette impossibilité de le penser comme un pays normal.

La ministre Tzipi Livni (centre droit) a eu des mots courageux lors d’une interview à Haaretz il y a quelques mois : rien, pas même une déflagration atomique au cœur de Tel-Aviv pourra en finir avec Israël : le pays est une réalité un point c’est tout.

Des paroles rassurantes, malgré tout. Israël existe, c’est là, c’est là pour rester, c’est là pour toujours. Arrêtons de le remettre en cause, de le surprotéger comme un enfant débile ou malade. Il est là pour durer. Retroussons nos manches, il est grand temps de penser quel pays d’Israël on aimerait voir ici…

Tous ceux qui n’admettent pas cette réalité, d’un côté comme de l’autre, font le jeu de la guerre infinie : les extrémistes du Hamas comme la droite israélienne. Parce que, si l’on admet qu’Israël est là, il faut s’occuper de la paix, la vraie, tout autant que des problèmes de société qui fâchent.

Et parce que, si Israël est un vrai pays, il va falloir décider : est-ce qu’on est Juif-Français habitant en France ou est-ce qu’on est un Israélien d’origine française ?

Est-ce qu’on est prêt, soi-même, à faire l’armée ou est-ce qu’on préfère tout de même habiter loin et envoyer de l’argent ou du sang pour les troupes au front ?

Pour « nos troupes »… ? non, pour les troupes israéliennes, les troupes de l’armée d’Israël, le pays des Israéliens.

Parce que, sinon, c’est l’affaire Dreyfus qui recommence. Chaque Juif en Diaspora devra être soupçonné d’allégeance occulte à un autre drapeau que celui de son pays d’origine.

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