vol Tel-Aviv Paris

Je rentre à Paris pour une dizaine de jours. A la douane, le cirque habituel… vous habitez en Israël ? mon mari, oui… moi pas encore tout à fait… vous êtes Juive ? oui, oui… d’ailleurs voici mon certificat de judéité…

Puisqu’il me fallait ledit certificat pour présentation au ministère de l’intérieur en vue de la régularisation de ma situation en Israël, j’ai décidé de me promener avec tout le temps : quand on me demande si je suis Juive, je sors le papier qui le prouve… à absurde, absurde et demi ! Pour ceux qui se demandent comment se procurer le certificat en question : il faut avoir un rabbin, et donc un certain contact avec la religion… une chance que j’ai décidé à l’âge de treize ans de faire ma bat-mitzvah sinon je n’ai aucune idée de comment j’aurais prouvé que je suis Juive : ni mes parents ni mes grands-parents (Juifs) du côté de ma mère ne se sont mariés religieusement. Enfin, comme aime répéter mon grand-père : Kaplan, ça veut dire Juif un point c’est tout. Oui, mais papi (pour son bonheur) ne connaît pas le ministère de l’intérieur de l’état d’Israël…je suis bien contente d’avoir un papier avec un tampon dessus et une signature en lettres hébraïques de quelqu’un que je peux appeler « rav sheli », mon rabbin, même si Nadav, ça le fait doucement rigoler que sa femme ait un rabbin, lui le sabra israélien qui refuse de se dire Juif.

Une fois la douane passée, une fois les formalités des bagages remplies… je monte dans l’avion. Un charter de la compagnie ELAL, un vol à bas prix que mon agent de voyage m’a dégotté à la dernière minute… Habituée des vols charters Tel-Aviv/ Paris, j’ai mis la minijupe et le décolleté nécessaire à un voyage paisible.

Pourquoi ?

Quelle est la classe sociale la plus pauvre en Israël ? dans certains cas parfois même plus pauvres que les bédouins ou les nouveaux immigrés Russes ? Les religieux orthodoxes, bien sûr… Non pas les religieux intégrés à la vie du pays, qui travaillent et font l’armée… non. Ceux qui habillés de noir espèrent patiemment la venue du messie et qui, en attendant, doivent dédier leur vie à la prière et à la procréation… Ces religieux vivent très chichement, souvent aidés par l’Etat. Ceci provoquant souvent de lourdes amertumes pour les classes moyennes, se sentant flouées, tels « l’âne du messie », rechignant parfois à voir leur dos chargé sous les requêtes des saints hommes priant pour notre salut avec leur multitude d’enfants… Les frictions sont grandes, pour exemple : une nouvelle loi visant à augmenter les allocations d’aides aux familles nombreuse à créé une tempête à la Knesset il y a seulement trois jours de cela… le parti religieux Shas menaçant de quitter la coalition déjà fragile si ses requêtes n’étaient pas remplies.

Ne voulant pas céder à la facilité qu’est pour la petite bourgeoisie israélienne la haine viscérale du religieux orthodoxe, j’essaie de garder l’esprit ouvert. Mais, comme chacun sait, ma liberté s’arrête où commence celle des autres… et le problème est que pour un homme religieux orthodoxe, ma liberté est obligatoirement immensément limitée, car chaque fois qu’elle est autorisé à s’étendre un tant soi peu, elle prend trop de place.

Alors, j’anticipe… sachant que les hôtesse de l’air israéliennes sont rôdées à l’exercice, j’arrive au guichets avec une micro-jupe me garantissant au mieux une place seule à côté des toilettes… au pire la compagnie d’une femme religieuse qui ou me fera la leçon ou tournera le dos à la damnée que je suis.

Ça n’a pas manqué, j’étais assise à côté d’une Russe qui se fichait tout à fait de mes cuisses, plongée qu’elle était dans une proposition d’acquisition d’une société. Mais à côté d’elle, côté fenêtre, il y avait un monsieur français, portant calotte, qui semblait lui très inquiet : il ne savait pas la prière pour le décollage.

Il n’avait pas l’air très au courant de mon état d’infériorité féminine, puisqu’il m’a demandé par-dessus l’épaule de la dame russe, si je la connaissait. Touchée que j’étais que non seulement il me parle, mais en plus il ne détourne pas ostensiblement le regard, j’aurais bien voulu lui répondre. J’ai failli inventer une incantation, mais on ne plaisante pas avec ces choses-là. Un homme religieux beaucoup plus sérieux que moi lui donna la prière qu’il cherchait en marquant sa désapprobation agacée devant ma personne. Le religieux sérieux invita ensuite mon voisin à se joindre au minian (minimum nécessaire pour la prière : dix hommes) qui s’organisait au fond de l’avion, à côté des toilettes.

Le voisin côté fenêtre escalada la Russe.

L’avion avait un peu de retard et une dizaine d’hommes tout habillés de noir en profitaient pour prier ensemble. C’était beau tout d’un coup cette irruption du tout à fait ancien dans le moderne absolu. Dix hommes qui vivent comme en exil, puisque la fin de l’exil ne commencera qu’avec la venue du messie… priant comme on prie quand on est en exil, c’est à dire n’importe où n’importe comment, avec une boussole pour indiquer Jérusalem et quelques compagnons avec qui honorer le Seigneur…dans un avion arrêté sur le tarmac de l’aéroport de Tel-Aviv…

La prière finie : miracolo ! on a pu partir…

Mon voisin demande un plateau repars « kasher ». L’hôtesse de l’air est embêtée: son nom n’est pas sur la liste et il ne reste plus de plateau « kasher ». Elle insiste, avec fortes excuses: le houmous est kasher certifié… et avec un peu de pain ça fait un repas léger. Mon voisin a l’air déçu. Non, non, pas grave, amenez toujours le plateau normal… avec le poulet et le riz ? oui, oui… et le petit gâteau ? oui, j’ai faim… Il a tout mangé. Comme quoi, on peut parfois s’arranger, c’est rassurant.

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