colonialismes

Déviation du bus, embouteillages.Pressée (rendez-vous chez le médecin pour mon petit garçon), je décide de héler un taxi. Une dame qui attendait à l’arrêt avec moi me demande où je vais, et je lui propose de la déposer au Châtelet, sur ma route.On s’installe. Le conducteur est dans son monde, pris dans une conversation téléphonique très animée.

Déviation du bus, embouteillages.

Pressée (rendez-vous chez le médecin pour mon petit garçon), je décide de héler un taxi. Une dame qui attendait à l’arrêt avec moi me demande où je vais, et je lui propose de la déposer au Châtelet, sur ma route.

On s’installe. Le conducteur est dans son monde, pris dans une conversation téléphonique très animée.

Mon bébé dans les bras dirige la conversation sur les enfants.

Il est mignon, il a quel âge, il est grand, il a des dents ?

 

Je lui demande si elle a des enfants. Une fille, dit-elle. Et elle a des étoiles dans les yeux.

Elle m’explique : sa fille rentre d’Angleterre pour revenir s’installer à Paris, elle est ingénieure. Fierté qui déborde, sourire.

 

Dans quoi ?

Elle travaille chez Areva, EDF.

Ah, je dis. Le nucléaire.

Oui, dit la maman. C’est une filière d’exception.

Je trouve le mot bien choisi, et je lui dis.

La mère est lancée : c’est incroyable ce qu’ils font vous savez… ! c’est très minutieux, de la dentelle ! elle, son travail c’est d’organiser un certain aspect dans les centrales.

Ah, je demande… un certain aspect ?

Oui, oui… elle dessine des plans, elle décide de comment les choses sont rangées… mais elle ne me dit pas tout, vous savez, parce qu’elle ne peut pas ! même à moi, même à sa maman ! ma fille même quand elle va au petit coin elle doit tout fermer sur son ordinateur, parce que c’est de la sécurité tout ça… c’est dangereux.

Je saisi à vingt doigts la perche tendue, et je la tire : oui, je dis, le nucléaire c’est dangereux.

Non, non… pas le nucléaire ! ça c’est des idées reçues, le danger c’est ce qu’il y a autours… ! comprenez : si quelqu’un voit des choses qu’il ne doit pas voir ou s’il fait des choses qu’il ne doit pas faire.

Elle se renfrogne un peu, soupire : ils les briefent au travail, pour leur apprendre à répondre à côté… ma fille elle dit jamais ce qu’elle fait, elle dit qu’elle travaille dans les énergies renouvelables, parce que le nucléaire, c’est polémique.

Je conçois, je lui dis.

Mais vous comprenez, les gens, ils savent pas, c’est comme pour tout… il y a ceux qui savent, et ceux qui croient.

Je répète pour moi, et pour mon bébé sur mes genoux : ceux qui savent et ceux qui croient.

Et je dis : c’est comme la religion !

Mon dernier commentaire la fait rire.

L’atmosphère soudain redevient un peu fluide, et elle dit que oui, c’est un peu magique le nucléaire… quelque chose à partir de rien, un rien qui peut tout détruire…

On hoche la tête en silence et je me demande quelles images lui viennent à l’esprit, à elle. Moi je pense à ces photos de fleurs déformées que j’avais vu sur internet après Fukushima.

 

On est presque arrivées.

Juste avant d’ouvrir la porte, de me saluer puis de disparaître, elle lâche comme si de rien n’était : le nucléaire ça occupe.

 

Et puis elle part.

Et je trouve qu’elle a raison. Je suis soufflée.

Ses mots à elle me semble soudain beaucoup plus forts que les miens.

 

Oui, le nucléaire est une forme de colonialisme.

La formulation me plaît.

Proche de luttes plus familières, plus connues, plus précises aussi peut-être.

La force de la condensation du verbe, de la parole juste, même inconsciente.

 

Merci madame la passagère.

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