le plomb et la classe

Ça pourrait être pire. En règle générale, quand on dit cette phrase, c’est que les choses sont mal en point. Ce sont d'ailleurs des mots qu’on n'aime pas entendre de la bouche d’un médecin. - alors, j’ai vos résultats, et... bon... bah... ça pourrait être pire.

J’ai été ce matin au TGI de Paris. Un père demande à l’école de ses enfants de connaître les mesures de plomb dans l’établissement où ils sont censés effectuer leur rentrée lundi.

Ça m’intéresse parce que j’habite Paris.

Un quartier parisien proche de Notre Dame.
Ça pourrait être pire.

Mon appartement et l’école de mes fils sont situés hors du périmètre dit des "500 mètres Notre Dame".
Mais bon, on est quand même juste à côté.

D'ailleurs, on leur avait fait faire une plombémie en juillet, aux enfants. Nous avions reçu les résultats au moment où Mediapart publiait l’information selon laquelle l’école où nos deux garçons avaient été en regroupement scolaire/centre de loisirs à Pâques avait été contaminée.


La plombémie de mes fils aurait put être pire.

18 et 22, soit En dessous du seuil dit de vigilance, fixé à 25.
Notre pédiatre, lorsqu'elle avait commenté les résultats m'avait d'ailleurs laissé entendre que bah voilà, ça valait bien la peine de la faire la plombémie, il n'y a rien de grave, rien d'inquiétant...

18 et 22, ça pourrait vraiment être pire.

Allez, m'avait-elle dit: ne vous inquiétez plus.

J'avais quand même demandé s'il fallait faire un contrôle, et quand. D'autant que les marges d'erreurs indiquées étaient de 4. Et que 22 plus 4, ça dépasse le seuil de vigilance, non?

Mais elle n'était pas inquiète.

Alors nous sommes partis en vacances.

D'ailleurs, il paraît que la meilleure des choses à faire contre le plomb c'est de s'en éloigner.

J'y pensais, un peu. Pas beaucoup.

C'est loin de Paris que nous avons suivi les articles autour des suites de l'incendie.

J'ai lu: à partir d'une plombémie à 12 il y a un risque de la perte d'un point de QI.

Je ne sais pas ce que c'est, un point de QI mais j'ai téléphoné à l'école et au centre de loisirs.

C'est dur de joindre qui que ce soit en été.

A la mairie non plus ils n'ont pas été très réceptifs.

Bref: j'étais assez seule avec toutes mes questions.

Et moi, l'angoisse, ça m'angoisse.

Alors j'ai essayé de trouver des réponses.

 

Nous avons fait venir un cabinet pour expertiser notre appartement et celui de mes parents.

Parce que je voulais m'assurer qu'il n'y avait pas de danger pour mes enfants.

Les taux élevés en plomb ont été trouvés sur le balcon et les rebords de fenêtres chez nous. Sur le balcon c'est délirant: 3000 micro. C'est énorme.

Ça ne pourrait pas être pire, ou difficilement.

Enfin, si : c'est dehors et nous n'irons plus sur le balcon.

On nous a recommandé de nettoyer à grande eau.

Mais ça tombera sur le balcon des voisins, non? Ah oui... Alors ne touchez à rien, c'est la meilleure manière de ne pas contrarier les poussières.

 

Chez mes parents il y en a beaucoup plus.

Un peu partout: sur les livres, sur les rebords des fenêtres...

Ça pourrait être pire.
Mais quand même, il y a des endroits dans l'appartement où cela avoisine les 300 micros.

Beaucoup trop pour des enfants de l'avis de tous.

 

En face de chez mes parents il y a une crèche que je connais bien, mon fils l'a fréquenté. La cour est sur le toit. Je me demande si elle a été testée. Parce que si les rebords des fenêtres de mes parents atteignent eux aussi plus de 3000, alors la cour doit être dans les mêmes doses.

Si rien n'a été fait, il y a en ce moment même des enfants qui bouffent du plomb à quelques mètres de chez moi. Très littéralement. Qui traînent leurs doudous dans des poussières historiques.

 

Je suis allée au tribunal ce matin pour voir.

Voir comment les choses sont dites, pensées, vécues par d'autres que moi.

Les pollutions sont un sujet très compliqué à partager.

Parce qu'on pense toujours pouvoir y échapper. Un peu. Parce qu'on ne la voit pas et qu'on a envie de l'oublier. Et que les désirs sont parfois plus tenaces que les peurs.

 

Ce matin, au tribunal, j'ai vu une avocate parler un langage sensé.

J'entends par là, plein de sens.

Elle a énoncé les dangers encourus par les enfants qui seraient exposés au plomb.

Elle a posé des demandes qui ne me semblaient pas délirantes. Elle a parlé d'inquiétudes, posé des questions. Elle parlé calmement des besoins urgents de connaître des chiffres, d'avoir des notions de taux. J'ai du avoir une réaction sans m'en rendre compte par ce que la femme à côté de moi m'a un peu tenu le bras quand ils sont revenus sur les histoires de perte de QI et de dangers neuronaux.

 

Et puis, en face un type avec la même robe noire élégante a tordu les mots dans tous les sens. Il a parlé le langage calculé et creux des communications à sens unique. Il a cité l'ARS (abondamment) pour dire non seulement que ça pourrait être pire mais que tout allait bien et qu'il fallait, je cite : "s'alarmer de façon proportionnée".

D'ailleurs, il a précisé que l'école jouxtait l'hôtel de Matignon.

Il a insisté: ce sont des beaux quartiers, des lieux fréquentés par des gens bien informés.

Il a dit ça sur le ton de la connivence, en se penchant un peu vers la juge.

Et il répétait (un peu trop, quand même): Nous ne sommes pas des irresponsables.

Il a dit, et je le crois, qu'il a lui aussi des enfants dans une école à côté de celle citée.

Il a dit, et je le crois, qu'il était un parent aussi inquiet que les autres.

Il a dit, et je le crois, qu'il ferait tout pour la santé de ses enfants.

 

C'est Godard qui dit que dans notre époque, même les salauds sont sincères.

Je pense que cet avocat est vraiment persuadé de ce qu'il dit, même si ça le fait transpirer beaucoup. Je crois qu'il pense, comme tant d'autres avant lui, qu'on en fait trop sur ces questions. Il faut s'alarmer de façon proportionnée.

Voilà.

Et ça pourrait être pire.

 

Le saturnisme est une maladie de pauvres. Une maladie des quartiers défavorisés où les mômes mangent les peintures à la céruse en buvant de l'eau croupie dans des vieux tuyaux.

C'est ce que m'avait dit ma pédiatre: on a pas l'habitude, nous ici.

Je me demande si les gosses résidants à Matignon ont fait une plombémie, tiens.

Ils devraient, visiblement.

Mais bon je dis ça...

 

J'ai téléphoné à ma voisine dont la fille fréquente la crèche en face de chez mes parents, je lui ai donné les taux. J'y ai mis les formes, je ne voulais pas juste lui vomir la nouvelle sans arrondir un peu les angles. Mais j'ai été abasourdie de constater combien non seulement elle n'était pas inquiète mais en plus elle s'en remettait totalement à celles et ceux qui allaient décider pour elle du lieu où sa fille jouerait.

La voyant si calme je me suis dit qu'elle ne mesurait peut-être pas ce qui était en jeu. J'ai insisté. Mais j'ai compris qu'elle n'avait pas peur. Vraiment pas peur. Elle croit à l'ARS. Elle croit aux chiffres et à leurs rassurantes mesures.

Elle ne doute pas. Pas une seule seconde.

 

Peut-être que c'est ça, être un bourgeois au fond.

Croire au pouvoir, à sa force, à sa puissance.

Avoir la certitude qu'on est du bon côté du manche comporte peut-être une forme de soumission intrinsèque?

Pourquoi je n'arrive pas à me résoudre à accepter ce qu'on me dit?

A croire? A me laisser guider?

Ça doit pourtant être doux, de se faire porter un peu par ces grands corps, ça doit être chouette. Non?

 

 

Nous saurons vendredi si l'école assignée par le père inquiet doit être obligée de restée fermée pour mesures et travaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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