Avatar le film, vu d'Israël

De temps en temps, l’époque nous impose des épreuves à surmonter. A nous de savoir nous en emparer, les franchir…

De temps en temps, l’époque nous impose des épreuves à surmonter. A nous de savoir nous en emparer, les franchir… Ainsi, nous devenons tout à la fois les héros de notre propre vie et partie intégrante et digérée de cette époque unique et somme toute assez fabuleuse que nous traversons.

 

Parce que Nadav et moi sommes deux héros du quotidien, nous sommes allés participer à cette expérience contemporaine délirante : la vision du film AVATAR, de James Cameron en 3D et en multicouleur, au cinéma le plus proche de chez nous (sur la place des rois d’Israël, celle où Rabin a été assassiné).

 

Je déteste les gens qui parlent des films à ceux qui ne les ont pas vus. Donc, si vous n’avez pas encore communié avec vos semblables dans la salle de cinéma la plus proche, arrêtez-vous là tout de suite maintenant.

Mais bon. L’histoire, vous la connaissez. A part à n’avoir jamais ni lu ni la Bible ni assisté au journal de 20 heures.

Un jeune soldat « marine » un peu con doit infiltrer une tribu de guerriers bleus qui vivent sur une mine de matière première très rentable pour nous autres humains dégoûtants. Mais, misère… une fois infiltré il tombe amoureux. Pas seulement de la jeune guerrière sexy qui lui explique que c’est pas qu’il est con, c’est plutôt qu’il a « un boncœur », le jeune soldat tombe amoureux de la forêt et plus généralement de l’énergie de vie qui se déploie sur cette planète bizarre où tout est fluorescent et gai et où l’on s’excuse auprès de la dépouille des animaux qu’on tue pour s’en nourrir.

Conquis par l’exotisme du lieu le jeune homme est face à un dilemme… comment faire pour sauver la planète Pandora des méchants envahisseurs cupides qui se fichent des traditions millénaires du lieu et n’en veulent qu’à ses roches qui coûtent très cher ?

 

Digression introspective.

Hier, c’était l’anniversaire d’un an de l’Opération Plomb Durci.

On se sentait un peu nazes, Nadav et moi, d’aller au cinéma.D’autant qu’à la télévision était projeté un film sur lequel Nadav et sa mère ont travaillé, à partir des matériaux des blog ARTE filmés à Gaza etSdérot : http://gaza-sderot.arte.tv/fr/.

En voyant la foule compacte se ruer sur les sièges du cinéma dans une déferlante de pop corn gras, on a compris qu’ils seraient bien peu nombreux devant leur télévision, à réfléchir sur l’année passée et sur les crimes de l’armée israélienne.

On a aussi compris qu’on faisait partie de ce haussement d’épaule collectif.

 

Qu’à cela ne tienne : il faut sauver la planète Pandora !

Mais la tâche est malaisée : les humains sont cyniques et déterminés à tout fiche en l’air pour la roche qui coûte cher. Ils donnent au soldat idiot une heure pour tenter de convaincre ses nouveaux amis de quitter leurs terres et leurs maisons plantées sur le gisement du minerai… après quoi ils attaqueront. Les hommes bleus sont nobles et ne veulent pas se rendre, l’attaque à lieu : leurs pauvres flèches primitives sont balayées par les canons intergalactiques des méchants hommes super cupides.

Bref : c’est le massacre.

Et là apparaît à l’écran des images (en 3D et en animationnumérique est-il besoin de le préciser) qui ressemblent à des images que nous avons déjà vu, d’autres temps, autrement. Des images de réfugiés, des mèresportant des enfants morts, des hommes pleurant leurs frères, une fille pleurant son père. Et la terre dévastée, et le soleil rouge comme une menace.

On fait des allées et venues en champ/contrechamp. D’un côtéles cockpits des pilotes fous au rires sardoniques qui sont très contents de leurs actions fulgurantes sur leurs cibles qu’ils dénigrent, rappelant aupassage qu’ils n’ont rien d’humain, ces hommes bleus. De l’autre côté, les visages dévastés, mains sur la tête et pleurs adressés au ciel, des hommes etdes femmes bleus, qui veillent leurs morts.

 

Tu vois ce que je vois ? me demande Nadav

Ben oui…

Ils ont fait un documentaire sur Plomb Durci, avec un peuplus de moyen (700 millions de dollars) et beaucoup plus de musique… et des images d’archives de la Nakba Palestinienne remasterisée en technicolor et en3D.

Est-ce que ceux qui sont là, à voir le film avec nous, se taisent parce que la 3D leur coupe le souffle ou parce que là, devant l’écran,leurs souvenirs récents ressurgissent ? Est-ce qu’ils entendent Ehud Baraket Tzipi Livni dans les personnages qui s’agitent à l’écran ? Est-ce qu’ils voient les réfugiés palestiniens qui pleurent leurs maisons enruines ?

 

Trêve que question subsidiaires : l’aventure continue. Les hommes bleus vont chercher leurs potes, créent des alliances. Ah ouais ? Le capitaine méchant et amoureux de la guerre rassemble ses troupes surarmées… Nous sommes en danger de mort ! qu’il leur dit… face à nous, de dangereux monstres prêts à tout ! ils se rassemblent et se regroupent ! ils sont partout et ils veulent votre mort ! il faut vous défendre ! leur montrer qui est le plus fort ! terroriser ces terroristes !

Les marines au regard vide poussent des cris guerriers et lèvent les bras en l’air.

On a très peur pour les hommes bleus parce qu’il faut dire ce qui est : le rapport de force est pas franchement en leur faveur. On se demande comment les marines peuvent ne pas se rendre compte qu’ils vont commettre l’irréparable. D’autant qu’il y a une « refuznik », une soldate qui dit non et va aider les hommes bleus. Et que s’il y en a une, il pourrait y en avoir des millions. Non ?

 

Bon, après ça continue. Mais ça aurait pu (ou dû) s’arrêter là, en fait.

Parce qu’ensuite, avec leur bon cœur et leur détermination, les hommes bleus finissent par gagner… Non sans un ultime combat entre le méchant chef de guerre et le marine « traître » qui a sauvé les hommes bleus, devenant leur homme providentiel pour ne pas dire leur Messie.

Et la paix règne sur le monde, tra la la.

Les hommes bleus n’ont même pas d’instinct de vengeance et ils renvoient tous les prisonniers de guerre chez eux.

Il aurait bien évidemment fallu éviter cette aberration finale. Si les méchants envahisseurs avaient tout brûlé et si le film s’était fini sur une explication du mauvais génie expliquant comment il a fait toutcela pour le bien de l’humanité (la vraie humanité, s’entend, pas la bleue), si c’était ce film là et pas Avatar que cette salle avait vu, alors peut-être ils auraient vomi leur pop-corn.

Au lieu de cela, ils sont sortis en souriant et sont TOUS allégrement passés à autre chose, discutant à la limite les effets spéciaux formidables et les choix musicaux.

 

Grand moment de solitude à écouter les commentaires enthousiastes de frivolité de ceux qui ont partagé ce moment de communion contemporaine avec nous.

 

Bon. Rien ne sert d’accabler le film. Après tout, il est fait et plus à faire.

Mais il faudrait profiter de ces projections pour (au moins) distribuer des tracts appelant à … à quoi, au fond ?

Justement, une fois l’expérience 3D couleur finie, qu’est ce qu’on peut proposer à ceux qui la partagent avec nous ? C’est quoi, alors,une expérience commune, si c’est si peu ? Je repense à ce festival organisé à Paris : Israël/ Palestine, que peut le cinéma ? Et la question reste en suspens.

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