Avant les olympiades

Hier, je suis allée avec mon ami Gabo présenter à l’assemblée générale des habitants notre projet de filmer l’occupation du « Quilombo das Guereiras », (le Bordel des Guerrières).

Hier, je suis allée avec mon ami Gabo présenter à l’assemblée générale des habitants notre projet de filmer l’occupation du « Quilombo das Guereiras », (le Bordel des Guerrières).

 

On est tombés sur le lieu par hasard : Gabo photographiait les environs pour son père architecte, qui travaille sur un projet qui tente decontrer la « revitalisation » du quartier pauvre près de la gare routière de Rio en vue des Jeux Olympiques.

L’idée de la préfecture est d’une banalité sordide : on prend le coin le plus misérable de la ville et on le transforme en un parc de jeu pour les touristes fortunés qui viendront passer trente jours de fête et de dépenses incontrôllées avant et pendant les JO. Tout est prévu : hôtels cinq étoiles, avenues spacieuses, shopping malls de luxe… et bien sûr : jardinets fleuris en bordure des trams qui assureront la liaison avec le village olympique (pourquoi diable il y a t-il toujours un tram dans le paysage, hein ? je ne connais pas une seule « revitalisation » ou « réorganisation » urbaine depuis dix ans qui n’incorpore pas un tram dans son projet…)

En prenant des clichés des différents endroits voués à l’annihilation, pardon : à la transformation, Gabo a vu l’immeuble, et intrigué par son nom, a commencé à poser des questions à Pablo, qui était de garde.

 

Nous y sommes retournés deux fois, pour discuter. On arencontré Jaqueline, Neida… Mery, fille de Pablo. Il y a plein de femmes. D’ailleurs, selon Jaqueline, c’est pour ça que ça continue à être autonome, sans affiliation à un parti.

 

L’organisation des 80 familles qui vivent au «quilombo » est millimétrée. Chacun paie une taxe mensuelle d’habitation (15 réais, l’équivalent de 6 euros environ, qui couvrent les dépenses pour les améliorations faites dans l’immeuble) et les tâches ménagères sont divisées équitablement entre les habitants, hommes femmes enfants, « selon ses moyens ».

Autogestion est un mot qui revient souvent.

 

Neida nous avait prévenus : moi, je la trouve pas mal votre idée, mais il faut l’approbation du collectif.

Invités par le collectif, nous sommes donc allés présenter notre projet. Pour l’instant, il faut admettre que l’intention est assez vague : un désir de rencontre plutôt qu’une idée de film. Nous voudrions suivre le quotidien de l’occupation dans les mois qui viennent, et forcément le filmer et le photographier parce que c’est ça qu’on fait, en accord avec eux et… si possible avec eux véritablement.

 

L’assemblée est impressionante : une salle immense entourée de bancs de fer sur lequels sont assis une quarantaine de personnes. Dehors, il pleut des cordes, pluie d’été carioca dont la chute sur les rebordsen tôle des fenêtres sans vitres interrompt le tour de parole.

Les hommes et les femmes qui composent l’assemblée des guerrières sont tous, à deux exceptions près, des noir-e-s. Comme toujours, je suis impressionée de voir comment là où le blanc est blanc, la couleur de peau« noire » se décline à l’infini, nuances bleues et rouges et ocres etbeige.

 

Noir, ici, ça veut aussi dire pauvre, classe basse : pour la plupart, les habitants de l’occupation sont des camelots, des vendeurs illégaux qui poussent ou tirent des chariots dans les rues de la ville, vendant bibelotsou denrées alimentaires et boissons aux passants. Ils sont en première ligne de la nouvelle politique de la préfécture, la bien nommée « choque de ordem/ choc d’ordre » qui souhaite éradiquer toute pratique illégale de la ville. Les vendeurs n’ayant pas payés leurs taxes à la préfecture sont arrêtés, leurs marchandises saisies, etc. Tout cela, bien entendu, dans le but de « civiliser » des pratiques aux marges de la lois, en vue de réguler ce qui sera bientôt un marché juteux investi par de plus en plus de touristes…la coupe approchant, les JO suivant de près.

Angela nous avait raconté une rencontre que certaines des guerrières ont eu avec des associations sud-africaines qui ont subi de près les transformations de leur quotidien par les maudits Jeux Olympiques… Le tableau peint est tout à fait alarmant : un rouleau compresseur capitaliste soutenu par une immense majorité de la population persuadée que le progrès ne saurait mentir… et que le progrès c’est ça : le propre, le nouveau, le tram et les pots de fleurs.

 

On est invités à parler… on se présente, on raconte comment l’idée est venue.

Quelques hochements de tête d’aprobation. Et des questions.

 

Toi, tu es d’où ?

Mon père est brésilien… mais j’ai grandi en France.

Le film, c’est pour ici ou pour là-bas ?

On sait pas encore. On sait pas grand chose de ce que ce serait, le film. Ce qu’on veut c’est commencer à filmer et voir où ça nous mène, avec vous.

Parce qu’il faut faire attention à la publicité ici… là-bas,c’est important que les gens soit au courant de ce qui se passe, de comment la police nous traite, comment ils nous battent, comment ils nous tuent, nous lespauvres… lentement par la faim ou vite fait, d’un coup de matraque… c’est important qu’ils sachent ça à l’étranger… mais ici, si on fait du bruit, on risque l’éviction. Vous comprenez ?

Oui, on comprend.

L’éviction c’est la rue à nouveau, dormir dehors, vouscomprenez ?

Oui.

Les occupations, là-bas, en Europe, ça existe aussi ?

Oui.

Mais comme ici ?

Je raconte un peu : les sans papiers, les squats, les lieux de vie qu’on se fabrique pour rêver le monde, les tentatives de sortir à plusieurs de l’isolement ou de la débrouille permanente dans une union collective.

C’est pas pareil, tout de même.

Non, c’est pas tout à fait pareil et en même temps, il y a des points communs.

Et, en Israël, il y en a, des occupations comme ici ?

Il y a des collectifs, oui. Des gens qui se regroupent, qui font des choses ensemble, qui luttent pour un territoire à plusieurs, parcequ’on est toujours plus fort quand on est pas isolés.

On a des points communs avec plein de gens, au fond. Des gens un peu partout dans le monde.

Oui.

Ça va être intéressant, de penser ensemble.

Je trouve aussi.

 

 

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