histoires juives et happy birthday mister Kaplan

Parfois au début du cours d'Hébreu à l'ulpan, on fait une annonce: je cherche une chambre à louer... c'est mon anniversaire... je vends une voiture...Ce matin j'ai dit: aujourd'hui, mon grand-père fête ses quatre-vingt dix ans.
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Parfois au début du cours d'Hébreu à l'ulpan, on fait une annonce: je cherche une chambre à louer... c'est mon anniversaire... je vends une voiture...

Ce matin j'ai dit: aujourd'hui, mon grand-père fête ses quatre-vingt dix ans.

On m'a félicité, bien que je n'y sois pas pour grand chose.

Saba: grand-père; safta: grand-mère; nehed: petit fils; nehda: petite fille.

Sandra prend la parole pour raconter comment, fuyant les rafles polonaises, sa grand-mère a donné son bébé, le père de Sandra, à une passante. Si tu t'occupes bien de lui je ferais ta fortune, a dit la jeune Juive à la Polonaise. Ensuite, attrapée par la police elle a passé la guerre entre un camp et un autre, se répétant le nom de famille de l'inconnue comme une litanie. Elle est revenue et a pu tenir sa promesse: elle a gagné beaucoup d'argent dans le textile à Sao Paolo et chaque début de mois jusqu'à la fin de ses jours, elle a envoyé de l'argent à la femme qui avait sauvé son fils des Nazis.

La grand-mère de Michal est venue en Israël après avoir survécu aux camps de la Shoah. Elle racontait qu'elle avait tout de suite compris que le camp de travail où elle se trouvait était un vaste danger de mort. Sous les regards dégoûtés des filles "bien mises" de la ville, la paysanne qu'elle était avait rempli ses poches de pelures de pommes de terre ramassées dans une poubelle. Les élégantes sont mortes, elle a survécu. Mais elle restait hantée par ses souvenirs. Michal m'avait raconté qu'elle soupirait parfois lors de repas familiaux: ah, tiens ce légume-là on l'a mangé à Aushwitz.

Nitzan aussi parle de sa grand-mère : une religieuse d'origine marocaine qui trouve tout sale en Israël, juge les gens incultes et pas propres sur eux, aurait voulu rentrer mais il est trop tard. Là-bas, elle dit, on connaissant le roi... ici, qui on connaît? Personne, des malpropres. Et encore, dit Nitzan, comme ils avait un peu d'argent, ses grands-parents n'ont pas eu a souffrir des "mahabara", ces baraques dans lesquelles étaient entassés les nouveaux immigrants d'Afrique du Nord à leur arrivée en Israël.

Mon grand-père n'a jamais pensé habiter en Israël. Il est Américain, un point c'est tout. Juif-Américain en vadrouille de par le monde depuis la deuxième guerre mondiale. Avec beaucoup de livres sous le bras. Eternel errant, forcément Juif. Pas Israélien pour un sou, mon papy.

Mon grand-père, Harold Kaplan est le dernier fils d'un couple de Juifs Polonais . Il est né à Newark, New Jersey. Il voulait étudier la littérature anglaise, mais c'était réservé aux WASPs, aux protestants. Alors il a appris le Français. La USArmy en a fait "la voix de l'Amérique". Il rassurait les Français avec sa voix calme: les alliés arrivent, le alliés arrivent... J'imagine bien sa voix, comme dans la dernière scène du Dictateur de Chaplin, quand les gens s'arrêtent dans les champs pour écouter cette voix qui sort de la radio et de nul part pour dire: tout ira bien mais il faut lutter pour la démocratie.

Mon grand-père, il est comme ça: rassurant. On a envie de le croire... tout ira bien. Il est aussi le plus fervent démocrate que la terre est jamais porté: la majorité contre l'élite, toujours, même si la majorité a tort. Ma première dispute avec lui a été quand il a comparé les Communistes Soviétiques aux Nazis: je trouvais la comparaison absurde, il justifiait la guerre froide, absolument.

Mon grand-père a travaillé pour le gouvernement américain pendant des années. A la Maison Blanche, au Vietnam, à Paris, à Berlin...

Mon grand-père s'appelle Kaplan. Il m'a raconté que son père lui avait dit: Kaplan ça veut dire Juif.

Mon grand-père est très très grand, il a des épaules immenses et carrés.Il a joué au tennis pendant des années; il aime les voir des sportifs qui battent des records.

Mon grand-père ressemble à une star du old school Hollywood.

Il parle un peu yiddish, pas beaucoup, mais il connaît quelques chansons.

Deux choses qui me font toujours penser à lui: l'odeur des cigares et le drapeau américain. Il aime les cigares, parfois il fume la pipe mais ce qu'il préfère c'est les Roméo et Juliette numéro quatre. Et sur son bureau il y a toujours eu le petit drapeau américain planté dans le bac à stylo. Parler avec lui, c'est jouer avec la petite star spangled banner dans l'odeur d'un cigare.

Mon grand-père a libéré la région du Pouilly. Quand on va au restaurant il aime bien commander un vin de là-bas pour se rappeler le goût, et l'histoire. Les villageois lui avaient donné une caisse de vin, pour le remercier. Il avait ramené la caisse à Paris. Ma grand-mère était venue ensuite et ils s'étaient installé boulevard du Montparnasse. Des Américains à Paris.

Un jour je lui ai demandé s'il croyait en Dieu... Il avait dit: une question idiote: elle n'a pas de réponse possible. Et puis, après un moment: s'il existe, c'est une femme, sans aucun doute.

Au début, quand je racontais à mon grand-père ce que je vois de l'occupation israélienne, je crois qu'il n'y croyait pas trop. On en reparle souvent, de ce qui se passe ici, trop souvent au téléphone. Cela le rend si triste, la guerre ici. Il a dit "rêve gâché" une fois, wasted dream.

Mon grand-père est d'une génération qui prend le mot dream très au sérieux.

Je me souviens d'un blague qu'il m'avait raconté et qui est de circonstance:

un journaliste facétieux envoi un télégramme à Cary Grant: how old Cary Grant? ...

et Cary Grant répond: old Cary Grant fine, how you?

intraduisible... mais j'essaie: combien, Cary Grant?... ce à quoi Cary Grant répondrait: combien il te faut?

 

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