la meringue est-elle contre-révolutionnaire ?

On parle beaucoup du Parti Socialiste, pas mal de l’Ump, toujours trop du Front National. Il est un parti qu’on oublie trop souvent d’évoquer : le parti de la Confusion.

On parle beaucoup du Parti Socialiste, pas mal de l’Ump, toujours trop du Front National. Il est un parti qu’on oublie trop souvent d’évoquer : le parti de la Confusion.

 

Vous ne connaissez pas ? Mais si. Il n’est ni de droite ni de gauche. Il est partout, bien sûr. Il est flou et caméléon, comme son nom l’indique. Il est mondialisé, globalisant et furieusement tendance, surtout en Occident. Et il est violemment dangereux. Le Parti de la Confusion sème un vent doucereux de misère intellectuelle. Il ramène tout à n’importe quoi et inversement. Tout lui est égal. Partant du principe que ce qui s’étale sur le réel comme de la confiture colle à la pensée jusqu’à la corroder durablement, la Confusion gagne du terrain tant que des amalgames se font entre des choses qui n’ont a priori rien ou peu à voir entre elles. La Confusion tient à distance chacun de son être politique. Elle banalise, elle érode le sens et empêche ainsi les conséquences d’actes ou de parole.

 

Dernier exemple en date (à ma connaissance, mais le Parti de la Confusion appelle à une humilité extrême et une vigilance idoine, tant sa force de frappe est sans limites) : une pâtisserie parisienne située dans le cinquième arrondissement, rue Monge, à deux pas de l’église Saint-Nicolas du Chardonnay. Le lieu est banal et élégant à souhait: murs beiges, comptoir de verre, chandelier ornés. Et dans la vitrine des meringues alignées, spécialité de la maison. Sur le mur de l’entrée, en évidence, une petite explication quant au nom de la pâtisserie : les Merveilleux, donc.

 

Sous le Directoire (1795-1799), la vie mondaine reprend… Des femmes célèbres telles que Madame Récamier et Madame Tallien ouvrent des salons qui sont le rendez-vous de la nouvelle élégance : les Merveilleuses et les Incroyables.

Ce sont des jeunes gens qui par opposition à la vulgarité des sans-culottes, affectent une recherche excentrique dans leur mise, leurs manières, leur parler. Ils suppriment le « r » de la langue française.

 

Qu’est ce qu’on nous vend ? De la meringue, de la crème fouettée, du chocolat.

Oui, mais encore ? De la réaction, tout bonnement. De la haine de classe, ni plus ni moins. Un gâteau réactionnaire, et qui s’assume comme tel.

Ou alors, c’est que tout cela ne veut plus rien dire. Que l’on peut s’autoproclamer sans fard comme appartenant à une longue lignée de salauds (since 1795, quand même) sans que cela porte à conséquence.

Et cela semblerait être le cas.

 

Puisque non seulement personne n’a jugé bon de lancer un bon gros pavé (il en reste pourtant encore quelques uns dans le quartier) dans la lisse devanture de cette pâtisserie. Mais qu’en plus, ces « Merveilleux » découverts rue Monge ont déjà quatre succursales à Paris, quatre autres à Lille, une à Metz, et aussi une en Belgique et une autre en Angleterre.

Que nos voisins British ou Belges s’amusent d’une nostalgie française pour une période où la dictature du peuple est battue et la bourgeoisie reprend les rênes, passe encore. Ils sont après tout des sujets, eux. Mais que ce lieu soit chroniqué tout azimut ici, en France, de France Inter à Europe 1 et que personne n’interroge  ce que cette boutique affiche ostensiblement comme son idéologie, c’est grave.

 

Meuh non… grave ! tout de suite ! les grands mots !

Pff… c’est rien du tout. Ça ne porte pas à conséquence. C’est une meringue ! olala… une meuh-rin-geuh… du calme, quoi. Là, franchement. Tu exagères pas un peu ? Et puis, est-ce qu’elle est bonne, au moins, leur meringue ?

Parce que c’est vrai que cela devrait être la seule chose qu’on requiert d’une meringue : être douce au palais.

Le Parti de la Confusion, donc. On y revient.

 

Dans cette époque où « politique » est devenu une insulte, prendre le parti de la Confusion c’est s’assurer (au moins) les rires. Peut-être aussi une petite gloriole décernée pour une provocation rondement menée. C’est être du côté du cynisme, ce bras armé de la bêtise planqué sous une esbroufe d’intelligence. Mais c’est surtout participer de l’endormissement général, soutenir ce nouvel opium populaire qui capitalise sur la nécessité de simplifier le monde pour le rendre toujours plus marchandise, toujours plus facile à ingérer. 

 

Tout se réduit à des opinions qui s’expriment. J’aime la meringue. J’aime la contre-révolution. J’aime ma voiture. Ma voiture est révolutionnaire (c’est la pub qui le dit).

 

Il y a peu à gagner à lutter contre le Parti de la Confusion. A lui les coups d’éclats, les galéjades spectaculaires et les rires de gorges enthousiastes sur les plateaux télés. A nous le rôle de rabat-joie, à rappeler qu’il ne s’agit pas seulement de ne pas rire de n’importe quoi avec n’importe qui à n’importe quel moment, mais que le rire (oui, aussi) doit être porté comme une arme politique (et pas seulement par les antisémites bafouillants), avec toute la rigueur que cela requiert.

 

Il y a peu à gagner sur la « scène » minable où leur spectacle se joue, où la Confusion règne en maître, où elle a déjà vaincu. Mais dans le monde, le vrai, celui qui se construit tous les matins, la Confusion ne peut pas gagner, ne doit pas gagner. Les suppôts du Parti de la Confusion doivent commencer à avoir peur. Il est temps. On a pris du retard.

Il faut lutter pied à pied contre l’approximation. Toutes les approximations. Politiques, historiques, scientifiques, médicales, sociales. Ou autre. Il faut être radical. Sans pitié. Et prendre ces contempteurs de la pensée au sérieux, pour qu’ils sachent qu’ils ont à faire à une bande dangereuse, désorganisée, protéiforme et vengeresse. Qui traquera leurs tentatives de réduction de l’Histoire à une meringue ou à une succession d'anecdotes partout où elle sévira.

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