Comme si vous y étiez

Je n’arrive pas à trouver une traduction juste au mot anglais pour « uprising ». Ce qui s’est passé les quelques dernières semaines à Jérusalem ne sont pas des « émeutes », pas plus qu’une« intifada » et je n’arrive pas à trouver un mot en Français qui puisse les nommer avec justesse.

Je n’arrive pas à trouver une traduction juste au mot anglais pour « uprising ». Ce qui s’est passé les quelques dernières semaines à Jérusalem ne sont pas des « émeutes », pas plus qu’une« intifada » et je n’arrive pas à trouver un mot en Français qui puisse les nommer avec justesse.

 

Quelques jours avant que ces événements débutent, j’ai rencontré mon amie Dvorah qui sortait elle-même d’une conversation de plusieurs heures avec une copine Palestinienne de passage. Dvorah était effondrée, disait que les nouvelles étaient mauvaises et rapportait que son amie faisait état d’un désir trouble du côté palestinien pour un mol statu quo. Statu quo préféré à un quelconque bouleversement par peur panique de perdre les infimes privilèges accordés avec parcimonie aux individus palestiniens par l’état israélien. Elle était très désespérée, et je ne pouvais que désespérer avec elle. Cette soumission craintive à l’Ordre était la pire des choses à craindre, une soumission qui tue dans l’œuf un quelconque désir de lutte.

 

Quelques jours plus tard, on se revoit.

Dvorah jubile devant les images des jets de pierres palestiniens qui troublent le calme d’Israël. Instinctivement, je lui fais laleçon : comment peux-tu te réjouir ? tu sais que le rapport de force étant ce qu’il est, les Palestiniens qui vont trinquer et les Israéliens en profiter pour s’octroyer encore un ou deux privilèges, légitimés par ladite période de crise.

Je n’arrive pas à ne pas m’imaginer le pire, ce pire qu’on connaît par cœur : « terroristes » de seize ans arrêtés et incarcérés sans procès pour plusieurs années, familles de « terroristes » inquiétées pour dissuader toute forme de rébellion à venir, durcissement aux check-points, couvre-feu, fouilles intempestives.

Et j’en passe.

Mais Dvorah ne peut pas s’arrêter de sourire : cette violence-là, dit-elle, heureusement qu’elle existe encore, si elle existe, on peut continuer à espérer.

 

Nous nous sommes quittées et je suis restée seule avec mon malaise, les paroles de Dvorah… et la nette impression que je devenais bête. Une froussarde préférant l’immobilisme à une action que le Pouvoir qualifierait de violente pour mieux pouvoir l’écrabouiller dans la répression de sa violenceà lui.

Je commence à penser : il est des cas où la violenceest légitime.

Et je me reprends.

La violence contre cette trouille qui instinctivement m’a fait regretter les pierres jetées dans la tranquillité israélienne est salutaire. Elle est nécessaire. Elle ne fera pas chuter l’Empire israélien, elle n’est pas une « solution ». Mais elle posedes actes, aussi timides soient-ils, face à la terreur d’état légale de ceux d’en face.

 

Il y a une publicité que je croise souvent dans les couloirs de métro parisien. Un soldat est au premier plan, une arme à la main. Derrière,ça brûle. Le paysage fait penser à quelque part en Orient. Et, en grosseslettres noires : LA GUERRE COMME SI VOUS Y ETIEZ !

C’est pour un nouveau jeu vidéo.

A la station Goncourt, quelque a écrit sur le poster, enpetit : mais vous voulez vraiment y être ?

A la station Mairie des Lilas, quelqu’un a écrit, en un peu plus gros : mais vous y êtes déjà !

 

Depuis le début de mon séjour parisien, je me dis qu’il y en a souvent, des points de convergences entre la guerre larvée française et la guerre ouverte qui a lieu là-bas.

 

Tel-Aviv, au fond, n’est pas si loin des centres-villes aseptisés dans lesquels TOUT VA BIEN est coulé dans le béton. Le conflit est forcément périphérique, aux marges. Là-bas, c’est la merde mais c’est la merde aussi pourque tout aille bien ici dans notre mégapole compétitive et accueillante auxinvestissements et capitaux étrangers. Tel-Aviv, vitrine de la succès-storyisraélienne, en compétition de branchitude et de coolitude avec les capitales européennes les plus chouettes, la mer et le soleil en plus value touristique.

 

Certes, je m’en voudrais de faire des raccourcis absurdes,faut pas déconner… ce qui se passe en Israël/ Palestine est suffisamment spécifique pour ne pas être gommé par des effets de discours. Tout comme ce quise passe en France.

 

Mais c’est la question du statu quo dont me parlait Dvorahqui me trotte dans la tête.

Comme si, ici en France on pouvait se contenter de ce qu’on a parce qu’au fond, tout ne va pas si mal. Comme si en France on pouvait ignorer que la violence est à nos portes. Ou plutôt: elle est là, on y est. Une violence délégitimée par le Pouvoir qu’on se coltine ici, un autre P majuscule mais qui ressemble beaucoupà celui cité précédemment…

Mais une violence salutaire, qui nous sortirait de notre torpeur, ici, ça ressemblerait à quoi ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.