Réforme de l’apprentissage : POURQUOI CE QUI SE PASSE EST GRAVE ?

Dire que la réforme en cours de l’apprentissage n’émeut pas grand monde, c’est un euphémisme. A part quelques organisations syndicales d’enseignants, c’est silence dans les rangs sauf pour ceux qui en sont les thuriféraires ou pour le MEDEF et les Régions qui se disputent le pactole. Mais du côté des politiques, surtout de Gauche, des intellectuels, des pédagogues, de la plupart des organisations syndicales, circulez, il n’y a rien à voir ! Pourtant, de quoi s’agit-il ? Ni plus ni moins que de la privatisation accélérée du secteur éducatif en commençant par l’enseignement professionnel public.

Souvenez-vous, il y a peu, Pierre Gattaz se faisait remarquer par ses provocations : « Le MEDEF a violemment mis en cause l'école dans une campagne de communication volontairement polémique. Son slogan « Si l'école avait fait son travail, j'en aurais un », qui s'inscrit dans une campagne offensive pour s'approprier l'enseignement professionnel…Le slogan grossier et insultant du MEDEF en direction de l’école publique n’est en rien accidentel, mais s’insère au contraire dans une démarche idéologique et stratégique plus vaste : il s’agit de faire du patronat un acteur légitime dans le champ de l’éducation. Cette stratégie n’est pas nouvelle sur le fond, mais son intensité a décuplé dernièrement, se déployant tous azimuts, portée par une nébuleuse d’entreprises privées. On y trouve grosso modo trois pôles : le MEDEF lui-même, les start-ups de l'éducation (la EdTech) et les géants internationaux du numérique (les GAFAM). Tous, malgré la concurrence interne qu’ils se livrent et continueront de se livrer, ont pour objectif commun de faire de l’éducation un marché. » Médiapart 25/9/2017

Certains diront : mais vous mélangez tout, il s’agit de la réforme de l’apprentissage, pas de celle de l’enseignement professionnel public ! Soyons lucides et réalistes, c’est pour nous endormir que l’on nous dit cela. En effet, l’apprentissage est bien de la formation initiale, mais pas sous statut scolaire. L’apprenti signe un contrat de droit privé ; il est donc sous la responsabilité de son employeur. Au niveau V et IV, cela concerne un peu plus de 300.000 jeunes en France. En gros, la moitié des élèves de Lycées Professionnels. Pas une paille. Et c’est un secteur fortement concurrentiel à l’enseignement public où il y a beaucoup d’argent à se partager : 8,4 milliards d’euros dont 4,2 milliards provenant de l’état (2,1) et des régions (2,1). C’est pourquoi Gattaz se mue en « liquidateur » quand il risque de perdre le morceau : « Le pilotage le plus efficace qui puisse se faire, c'est le pilotage par les entreprises et les branches… Il faut un leader, un pilote dans l'avion et pas plusieurs. » L’Express 16/01/2018

Le secteur éducatif est donc dans la tourmente, sa privatisation nous pend au nez ! L’Unesco conclut ainsi un de ses rapports en Octobre 2016 : « L’éducation ne peut plus être entièrement financée et assurée par l’État, la question est moins de savoir si l’engagement des acteurs privés dans le secteur de l’éducation est ou non une bonne chose, que de déterminer dans quelle mesure, comment et à quelle fin l’État devrait réglementer leurs activités. » D’où les fortes tensions ces jours-ci entre les branches pros et les régions, l’état jouant alternativement avec les unes et les autres mais dans le seul et même but : privatiser ce secteur de l’éducation en donnant une très grande responsabilité au patronat ! Et cela n’émeut pas plus que ça ! La « grande inversion » se fait sous nos yeux sidérés et on ne dit rien ???

Pourtant, cela s’inscrit dans la logique de marchandisation et de privatisation des services publics. Ils sont mis à mal partout en Europe. Et donc qui peut imaginer une seule seconde que cela ne va pas impacter durement l’Enseignement Professionnel Public ? Prenons une seule des « réformes » envisagées : la suppression du hors quota, cette fraction de la TA destinée aux formations technologiques et professionnelles, hors apprentissage. Elle représente 23 % de la taxe d'apprentissage dont 65 % sont reversés aux niveaux V, IV et III pour un montant avoisinant les 500 millions d’euros, soit entre 15000 et 40000 euros par établissement d’enseignement (parfois plus). Plus vous siphonnez les rentrées d’argent, plus vous fragilisez le service public en le rendant taillable et corvéable à merci. Ainsi, dans les Lycées Professionnels, lorsque les sections seront de plus en plus menacées et les postes avec, qu’est-ce qui s’imposera comme une évidence ? L’obligation d’ouvrir la section par apprentissage (sous la responsabilité du patronat) pour percevoir un peu d’argent afin de tourner correctement dans les ateliers…

Pas plus difficile que ça. Et à partir de là, c’est la grande inquiétude pour nos élèves, notre système éducatif et le statut des enseignants ! 60 ans d’enseignement professionnel public remis en cause, presque dans l’indifférence générale. On vous le dit, c’est grave ! Cela mérite pourtant que l’on se mobilise tous, n’est-ce pas ?

Nasr Lakhsassi et Christian Sauce

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