EN VERTU DE QUOI ?

Depuis plus de 10 ans, les établissements de l'enseignement professionnel public n’ont plus du tout la considération qu’ils méritent. Leurs élèves n’intéressent pas les élites et les LP servent avant tout de variable d’ajustement avec la réduction de l’offre de formations et celle du nombre de postes de PLP.

EN VERTU DE QUOI ?

Les lycées professionnels accueillent aujourd’hui 670.000 élèves. Ils font partie de l’histoire de l’éducation nationale et ont permis à des millions d’élèves, en 60 ans, d’être diplômés puis de s’insérer positivement dans la vie active. Certes, tout n’y est pas parfait mais comment ne pas voir que si la situation se dégrade c’est parce que depuis plus de 10 ans, ces établissements n’ont plus du tout la considération qu’ils méritent. Leurs élèves n’intéressent pas les élites et les LP servent avant tout de variable d’ajustement avec la réduction de l’offre de formations et celle du nombre de postes de PLP. Les moyens sont en berne, les conditions de travail se dégradent, le métier de PLP est déconsidéré…tout est fait pour ne parler de ces lycées qu’en termes d’échec, de violence, de relégation…! Malgré tout cela, les personnels enseignants résistent et les passions sont souvent là avec des réussites éclatantes, des projets passionnants, des pratiques pédagogiques innovantes...

Les parents ne s’y trompent d’ailleurs pas. Pour les niveaux IV (bac pro) et V (CAP), c’est le lycée professionnel qu’ils choisissent encore très majoritairement pour leurs enfants puisque malgré les milliards dépensés depuis plus de 25 ans pour relancer et relancer encore l’apprentissage, il n’y a aujourd’hui que 260.000 apprentis concernés par ces niveaux. 

Mais cela ne pouvait plus durer : au pas de charge de la « réforme », voilà qu’il faut mettre un terme à ce qui constituait une des fiertés de notre service public d’éducation ! C’est la « révolution » copernicienne comme ils disent ! L’artillerie lourde des éléments de langage a alors été mise en route pour nous vanter l’excellence de l’apprentissage. On nous dira bien sûr que l’on exagère, que rien n’est encore arrêté…Mais la lecture du rapport Calvez-Marcon ne laisse aucune illusion : c’est une véritable remise en cause de tout ce qui a été fait jusque-là pour assurer à nos jeunes concitoyens une formation professionnelle publique et équilibrée sous statut scolaire.

En vertu de quoi l’enseignement professionnel public devrait se plier aux exigences de la formation par apprentissage ? En vertu de quoi l’éducation nationale devrait accéder aux exigences du MEDEF et des branches professionnelles ? En vertu de quoi nous abreuve-t-on à longueur de journées d’informations tronquées pour nous faire croire que l’apprentissage c’est la panacée ?  En vertu de quoi devrions-nous accepter que l’alternance soit présentée comme une voie royale pour l’emploi, quand on oublie de dire que 28% des jeunes apprentis et jusqu’à 45% en Hôtellerie Restauration, abandonnent, volontairement ou non, leur cursus de formation ? En vertu de quoi nous présente-t-on sans vergogne un taux d’insertion moyen des apprentis de 70%, alors que celui-ci est en fait tiré vers le haut par le taux d’insertion des BTS et non par celui des niveaux IV (moyenne 65%) et V (moyenne 54%) ?

En vertu de quoi nous assène-t-on que l’apprentissage est la solution au chômage des jeunes de 16 à 25 ans alors que celui-ci a triplé en 20 ans pour cette même catégorie, passant de 8 à 24 % ?  En vertu de quoi les élèves des catégories sociales les moins favorisées devraient recevoir moins d’heures d’enseignement dans ces établissements scolaires et surtout moins de français, moins d’histoire-géographie, moins d’arts appliqués et bien sûr moins de législation du travail ?

En vertu de quoi vante-t-on dans ces établissements les vertus de l’apprentissage patronal alors qu’il y a tant à faire avec les élèves de LP ? En vertu de quoi les chefs d’établissements, les chefs de travaux, les gestionnaires perçoivent-ils des primes s’ils accueillent une Unité de formation par apprentissage dans leur lycée ? En vertu de quoi tout est fait pour passer sous silence le fait que les apprentis ont été victimes en 2015, de 70 fois plus d’accidents du travail (entreprises et trajets) que les élèves de lycées professionnels ? En vertu de quoi les patrons qui veulent de moins en moins d’éducation nationale pour former les jeunes comme ils l’entendent, continuent-ils de percevoir des centaines de millions de l’état et donc des impôts des citoyens ?  En vertu de quoi ceux qui considèrent l’apprentissage comme « la voie de l’excellence » n’y mettent-ils jamais leurs enfants ?  En vertu de quoi abandonne-t-on ainsi l’enseignement professionnel public ?

Au moment où l’histoire bascule, on ne peut accepter cela sans rien dire. Et on ne peut accepter non plus que les fervents défenseurs de l’apprentissage ne répondent jamais à ces questions.  Mais ils portent de lourdes responsabilités car lorsque la bulle financière éclatera et apportera son lot de crises, l’apprentissage risque de rencontrer de graves difficultés de recrutement comme on l’a vu ces dix dernières années. Et y aura-t-il encore des LP et un service public d’enseignement professionnel pour accueillir ces dizaines de milliers de jeunes ???

Christian Sauce et Nasr Lakhsassi

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