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Nasr Lakhsassi

Enseignant, syndicaliste FSU, professeur de l’enseignement professionnel (PLP).

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Billet de blog 6 avril 2022

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La chaise, l’entreprise et l’enseignement professionnel !

Il ne peut y avoir d’intelligence de la main s’il n’y a pas intelligence du cerveau. Ceux qui n’associent pas les deux font fausse route et n’aident pas nos enfants à s’épanouir pleinement dans les sciences pratiques. L’analyse de Christian Sauce sur l’importance d’une formation méthodique et complète.

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Dans de nombreux milieux politiques, intellectuels et bourgeois, l’image de l’élève qui s’ennuie sur sa chaise est fort répandue. Elle est la  miraculeuse trouvaille pour expliquer à qui veut l’entendre qu’un certain nombre de gamins ne seraient pas faits pour l’école ! Défenseur acharné de l’éducation et de l’école publique et présent sur les réseaux sociaux, il ne se passe pas une semaine sans que je ne reçoive un tweet de ce style : « Je bosse avec pas mal de jeunes incapables de tenir sur une chaise mais qui ont de l’or dans les mains. Je pense qu’il faut leur laisser cette possibilité (NDLR : de la formation par apprentissage précoce) afin d’éviter le décrochage. »

Qui ne serait pas d’accord au premier abord avec le contenu de cette analyse ? Pour des jeunes, peu scolaires, avec de l’or dans les mains,  qu’est-ce qui peut justifier qu’ils restent à l’école ? La solution la plus simple n’est-elle pas de les envoyer en entreprises ou bien en écoles de production. Ils pourront ainsi s’y épanouir et se construire un avenir merveilleux grâce à l’eldorado et à la voie royale de l’apprentissage !

Mais c’est là que le bât blesse. Sans qu’ils s’en rendent compte, ces thuriféraires de la formation en entreprises envoient ces gamins à l’échec. Car s’ils ont de l’or dans les mains, il leur faut aussi une tête bien faite pour retirer le plus de profit de cette habilité manuelle. C’est le cerveau qui commande la main et non l’inverse ! Et où prend-on vraiment le temps de faire sans cesse des allers-retours entre l’excellence manuelle et la théorie et la théorie et la pratique : à l’école, au lycée professionnel ou agricole, à l’université, dans les grandes écoles…Qui peut nous faire croire que c’est dans l’entreprise que le jeune aux mains d’or pourra exploiter toutes ses qualités manuelles et techniques ? Il lui faudra essentiellement produire, sous la conduite d’un tuteur qui n’a absolument pas été formé pour transmettre les connaissances ! Et personne ne prendra le temps de construire avec lui son véritable avenir professionnel !

Bien sûr qu’il y a des réussites, avec des patrons attentionnés, des tuteurs rigoureux et des jeunes qui s’adaptent partout où ils passent. Mais cela reste des exceptions et un système éducatif ne peut pas se construire sur des exceptions. C’est refonder l’école qu’il faut entreprendre et non pas encourager ceux qui la détruisent en lui trouvant tous les maux de la terre afin de détourner des études un nombre important d’adolescents et les précipiter ainsi dans les bras de l’entreprise « formatrice » !

A ceux qui croient détenir la solution miracle avec la généralisation de l’apprentissage pour la formation des  jeunes qui, soi-disant, s’ennuient à l’école, je rappellerai que l’on arrive avec Macron à l’achèvement d’un processus de destruction de l’enseignement professionnel public initié par le patronat en 1993 : « Les patrons s’attaquent à l’école. Le CNPF (ancêtre du medef) revendique un rôle décisif dans le pilotage de l’ensemble des formations professionnelles…Les qualifications auxquelles prépare le système éducatif se révèlent fréquemment peu utilisables par les entreprises. » Le Monde (11/2/1993)

A partir de là, la machine à fragiliser l’école publique était lancée. Tous les arguments ont été bons pour faire accroire que seule l’entreprise formatrice pouvait répondre aux aspirations de la jeunesse. Et bizarrement, de nombreux jeunes se sont retrouvés en situation de ne plus aimer l’école et son matériel mobilier, comme les chaises sur lesquelles ils semblent tant s’ennuyer ! Et bizarrement aussi, le nombre d’heures d’enseignement professionnel et technique n’a cessé de fondre dans les lycées professionnels, pouvant rendre nos établissements moins attractifs pour certains élèves férus de travaux pratiques * et provoquant ainsi des décrochages ! Qui veut tuer son chien…

L’élection présidentielle de ce mois d’avril constitue un moment décisif pour redonner la priorité à l’enseignement professionnel sous statut scolaire. Ne le laissons pas passer. Sinon, c’est la mort de cet enseignement ! Notre vote sera donc vital pour le devenir de nos enfants et de notre système éducatif !

Christian Sauce

NB : la main d’œuvre des 30 glorieuses a été formée à temps plein dans des écoles de formation professionnelle, au sein de l’éducation nationale. Les élèves y restaient 3 ans pour préparer un CAP, avec 43 heures de cours par semaine : 20 en enseignement général, civique et sportif et 23 en enseignement professionnel ! Et les entreprises se précipitaient pour les embaucher à la sortie…

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