Nasr Lakhsassi
Enseignant, syndicaliste FSU, professeur de l’enseignement professionnel (PLP).
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Billet de blog 14 oct. 2022

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Lycées Pro : une « réforme » dictée par le Medef et portée par des organismes privés !

À l’appel de nombreuses organisations syndicales de l’enseignement public comme de l’enseignement privé, une grève historique pour la sauvegarde de l’enseignement professionnel aura lieu le mardi 18 octobre. L’occasion de rappeler que les « réformes » gouvernementales sont pilotées par des cabinets de conseil et des instituts, privés !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nombreux sont les enseignants, les parents, les syndicalistes et les citoyens en général qui se laissent berner par les « réformes » dans l’éducation nationale. Ils pensent encore qu’elles sont faites par des administrateurs dans le seul but d’améliorer un système qui fonctionne plus ou moins bien. Ils ne vous croient pas ou peu si vous leur dites qu’elles sont mortifères. Pour se rassurer (et donc pour ne pas agir), ils pensent que vous exagérez et vous sortent la fameuse formule magique : « Ils n’iront pas jusque-là ; jamais ça ne marchera … » !

Tout le travail consiste donc à faire prendre conscience que les politiques iront bien « jusque-là » ! Parce que depuis une vingtaine d’années, ce ne sont plus eux ni les fonctionnaires de la rue de Grenelle qui décident des « réformes ». Ce sont le Medef, McKinsey, l’Ifrap, l’Institut Montaigne et quelques autres officines !

Lors de sa conférence de presse du 14 novembre 2017, Pierre Gattaz, le président du Medef de l’époque, affirmait que pour l’apprentissage, comme la formation professionnelle, les "entreprises devaient être au cœur du système". Puis à l’issue de sa rencontre avec Emmanuel Macron, le 12 octobre 2017, il déclarait : "Il faut vraiment faire bouger le système [de l’apprentissage], cela fait des décennies que cela ne marche pas […]. Nous souhaitons avoir la main totalement sur les filières d’apprentissage et les CFA et que le financement soit direct et ne passe plus par les régions". Quelques mois après, la loi Avenir Professionnel était promulguée et l’organisation patronale obtenait tout ce qu’elle avait réclamé !

En même temps comme disent certains, elle en profitait pour distiller son idéologie dans un slogan publié sur son compte twitter : “Si l'école faisait son travail, j'aurais du travail" (09/2017) ! Tout était dit ! Devant l'indignation des principaux acteurs de l'Éducation nationale, le Medef retirait son message. Mais le mal était fait !

La “réforme” de l’enseignement professionnel sous statut scolaire envisagée par Macron et le MEN n’échappe donc pas à cette vision libérale. Au départ, on pense qu’elle est le produit d’une vision politique de ceux qui nous gouvernent. Ils sont tellement sûrs d’eux…

Écoutons le Président : « J’appelle à une transformation profonde de la voie professionnelle. Il faut réarrimer très en profondeur le lycée professionnel avec le monde du travail, développer les stages d’au moins 50 %, revoir la carte des formations, laisser plus de liberté correspondant aux besoins du terrain. Les entreprises doivent être présentes dans tous les cursus scolaires. Des professeurs associés venus du monde professionnel doivent voir leur place renforcée dans les Conseils d’administration des lycées.»1 Puis la ministre de l’enseignement et de la formation professionnelle, Carole Grandjean, prend le relais : « On va rapprocher l’école de l’entreprise, on va accompagner ces jeunes vers une acculturation du monde de l’entreprise par le biais des stages qui vont être augmentés…Nous organisons dès cette rentrée une demi-journée découverte des métiers en 5ème sur la base d’établissements volontaires. »2

Nul besoin d’être plus long pour comprendre où ils veulent en venir, pas la peine de se triturer les méninges. Découvrons directement les propositions des fournisseurs officiels des « réformes » du MEN !

McKinsey pour commencer. Très facile à cerner puisque ce cabinet conseil est à l’initiative du Pacte (Macron prépare le sien…) pour un enseignement d’excellence du Gouvernement de la Fédération Wallonie- Bruxelles ! Sur la partie enseignement professionnel, on croirait lire du Macron-Grandjean : il faut « faciliter le rapprochement entre école et entreprises pour améliorer la mise en adéquation de l’enseignement professionnel prodigué dans les filières qualifiantes avec les réalités des entreprises en matière de compétences professionnelles et de comportements sur le lieu de travail. L’enseignement qualifiant sera revalorisé par la généralisation de l’alternance et l’accent mis sur les compétences entrepreneuriales3. »

Mais nous avons aussi nos think tanks libéraux ! L’Ifrap : il faut « agir sur les cursus en proposant des modules de découverte professionnelle de 6 à 8 heures hebdomadaires dans tous les collèges. Si les élèves de LP et les apprentis passaient tous par la filière apprentissage, la France compterait plus d’un million d’apprentis. Il faut abandonner le discours idéologique et diriger plus tôt les élèves vers des voies plus concrètes (sic) » Avec pour ligne de mire la marchandisation de l’école : « L’enjeu, c’est de supprimer la mainmise de l’état sur la politique de formation (et de la politique d’éducation dans le cadre d’une réforme globale) pour penser localement au plus près des professionnels. »4 Que disent de différent le Président et sa ministre ??

Terminons avec l’Institut Montaigne et son (ex) directeur Laurent Bigorgne : « Actuellement, 15 % des bacs pros passent par l’apprentissage. Ce n’est pas assez. L’ouverture de CFA dans les lycées pros, la mutualisation des équipes, l’implication des professionnels dans le fonctionnement des établissements sont des pistes d’expérimentations qu’il faut étendre. »5 Et en août 2021, l’institut faisant le bilan du premier quinquennat Macron : « Le lycée professionnel devra faire l’objet d’une réforme ambitieuse lors du prochain quinquennat. D’une part en développant l’apprentissage dans tous les lycées professionnels (NB : tous les élèves de LP vont devoir passer un an en entreprise…). D’autre part en rendant plus agile le système (sic) en permettant la transformation rapide des filières aujourd’hui peu insérantes. » 6 !

Bingo ! Il n’y a que ceux qui ne veulent pas voir qui ne trouveront pas de similitude entre les propos des uns et des autres. Et qui feront les autruches quant à l’avenir de l’enseignement professionnel sous statut scolaire. Bien sûr, nos « conseillers libéraux » sont des peintres pointillistes, on met un peu de temps avant de voir où ils veulent en venir ; mais aujourd’hui, on n’est plus très loin du dernier coup de massue, pardon, de pinceau !!

Professeurs, parents, citoyens, ouvrez les yeux et regardez la lune et non les doigts de nos politiques ! Il ne faut pas penser qu’ils sont exceptionnels en ayant des idées sur tout et surtout des idées sur le service public d’éducation. Ils sont avant tout aux ordres de la finance et du patronat pour leur permettre d’engranger le maximum de bénéfices. Ce sont eux qui leur préparent les lois. Ce qui est grave, c’est que ce soit au détriment de l’éducation de nos enfants !

Christian Sauce et Nasr Lakhsassi

1- Le Figaro et Les Echos (13/09/2022)

2- Sud-Radio (14/09/2022)

3- Skolo.org (20/02/2017)

4- Ifrap (02/11/2017)

5-Laurent Bigorgne (30/08/2017)

6- Café Pédagogique (23/08/2021

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